À pied à travers la Mongolie (I)

Marc Alaux et Laurent Barroo ont traversé en 2001 la Mongolie d’est en ouest.


14. De Tsetserleg à Zag : les hautes terres sauvages


La piste empruntée ces derniers jours relie à travers les montagnes deux sites d’importance : Tsetserleg, capitale de la province d’Arkhangaï, et Altaï, capitale de celle du Gov’-Altaï. Pourtant, le voyageur s’étonne d’y croiser fort peu de véhicules. Le bruit des moteurs est étranger à ces cols difficiles d’accès, dans ces zones marécageuses, sur ces ponts de bois inutilisables et ces gués submergés. C’est sur cette mauvaise piste, dans une vallée sillonnée seulement par les cavaliers, que nous rencontrons pour la première fois des nomades auxquels l’hiver passé a tout pris. Dépouillés de la plupart de leurs bêtes par les zud – catastrophes naturelles comme de grands froids ou de fortes chutes de neige durant lesquels herbes et ruisseaux sont couverts de neige ou de glace –, ayant vendu les autres, ces sexagénaires ont tenté de profiter d’un dernier été dans la steppe et s’en vont à présent, tristement, grossir les rangs des démunis d’Oulan-Bator. Pour seuls bagages, cinq chevaux et ce que leurs deux rachitiques chameaux de Bactriane sont capables de porter. Bien peu de chose pour reconstruire une vie alors que se lève le crépuscule de la leur.
Peu de temps après cette rencontre, les grincements de pièces de métal en frottement, les cris d’hommes et de femmes à la tâche, les bêlements, meuglements et hennissements de troupeaux qu’on presse attirent notre attention. En contrebas du lieu où nous enfilons nos ponchos avant la pluie – pas bien loin en vérité – progresse un convoi. En tête, au pas sur leurs chevaux d’apparat, vêtu de la traditionnelle deel, un jeune couple et son enfant endormi s’avancent, guidant la troupe composée de la famille. Il faut bien des yacks pour arracher à l’immobilité ces pesants chariots montés sur de massives roues aux rayons de bois. Les frères et le père du chef de famille, chargés de conduire le bétail virevoltent autour de la caravane sur leurs puissantes montures. Les cravaches sifflent et claquent au-dessus d’une mer de cornes et de crinières qui se meut en une masse sans cesse dispersée, sans cesse rassemblée. Nous assistons là au déménagement d’une famille nomade vers son camp d’hiver, dans une brigade toute proche.
L’automne s’annonce. Déjà nous avons froid. Les averses se succèdent, rendant les journées plus longues ; les premiers hurlements de loup se font entendre, donnant aux bivouacs une saveur qu’on croyait perdue. Enfin, les Mongols vivent chaque jour, chaque nuit, chaque conversation ou instant plus intensément qu’auparavant. Les hommes chassent la marmotte, les femmes s’activent à stocker la viande de mouton séchée et les produits laitiers. En fromage, en crème ou caillé, bouilli, frais, séché ou congelé, le lait de brebis, chèvre, vache ou chamelle subit en Mongolie de nombreuses transformations. Plus de trois cents termes désignent les différents « aliments blancs » (les préparations culinaires à base de lait) qui forment l’essentiel des repas en été. L’aaruul, fromage dur comme de la pierre et surtout « aigre comme du vomi de bébé », pour reprendre les termes de Sarah Dars, sèche au soleil depuis des siècles sur les yourtes et se conserve d’une année sur l’autre. C’est l’aliment principal de l’éleveur éloigné de son campement et errant dans les pâturages. C’est aussi un très bon exemple de l’alimentation des steppes : nourrissante, transportable et se conservant des mois en poche ou en sac, congelée ou séchée.
Trois fois l’annulaire plonge dans la boisson, trois fois il se déplie et projette quelques gouttes en l’air. Offrande suprême pour les esprits du vent, de la terre et du ciel ; ce soir, ils seront saouls. Un sourire illumine mon visage barbu et fatigué. C’est à mon tour de lever le bol et de boire « l’eau rusée » qui, quoi qu’on en dise et malgré sa forte teneur en alcool (40 %), dégage des relents de bovidé. L’arkhi, lait de vache distillé, est ici consommé à toute heure et sans modération. Gengis Khan s’inquiétait déjà du goût prononcé des siens pour la boisson. Rares en effet sont les séjours sous la yourte et les repas partagés avec les nomades clôturés sans les trois bols de vodka ou d’arkhi. Ce dernier, selon les dires des connaisseurs « vient à bout de tout sauf de son récipient ». Il nous a fallu quitter plusieurs campements quelque peu éméchés avant de tenir pour vrai un adage qui mettait au défi nos jeunes personnes.
Le lait de jument fermenté peut être, en comparaison, absorbé en grande quantité avant d’enivrer le buveur. Appelé koumis en Asie centrale et comparable au képhir caucasien, l’aïrag est la boisson la plus consommée en été avec le thé au lait. C’est pour nous un plaisir que de déguster ce breuvage ancestral déjà apprécié, il y a plus de sept cents ans, par un homme d’Église, le franciscain Guillaume de Rubrouck.


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