À pied à travers la Mongolie (I)

Marc Alaux et Laurent Barroo ont traversé en 2001 la Mongolie d’est en ouest.


8. De Mandalgovi à Sanghiin-Dalaï : Hydrocéphale, un nouveau compagnon


La capacité du voyageur au long cours d’ignorer les difficultés serait-elle une vertu ou la conséquence d’une lassitude rampante rongeant sa soif de rencontre et de découverte ? Lancés dans notre voyage, nous n’étions pas en mesure de nommer ce mal qui donnait à chaque jour de marche l’aigreur d’un autre, plus quelconque. Mais parce qu’il nous semblait vital de combattre le vide qui menaçait de nous envelopper, nous avons quelque peu modifié notre itinéraire.
Ensablés dans le désert de Gobi, perdus sur une pénéplaine n’ayant pour rivage qu’un horizon de cailloux et de nuées, nous regrettions de trouver de moins en moins de nomades et de sites culturels sur notre chemin – dénicher une stèle sur la steppe avec une carte au 1/1 000 000 et un bagage de trente kilos tient de la gageure –, aussi, parvenus à Saïnchand, remontons-nous en train à Oulan-Bator, délestons-nous nos sacs d’un matériel inutile, négocions-nous une selle au marché Noir – bien coloré en vérité – et sautons-nous dans une Jeep pour Mandalgovi, deux cent soixante kilomètres plus au sud. Là, depuis des milliers d’années, le milieu est plus propice à la vie qu’au sud. Les éleveurs y nomadisent plus nombreux et le voyageur s’y déplace sans manquer d’eau ni de nourriture. Si, de plus, il est épaulé par un animal de bât, alors son autonomie et sa mobilité s’accroissent en même temps que sa fatigue et sa consommation d’eau diminuent.
Un bon vieux canasson ! Voilà l’allié nécessaire à la découverte des sites archéologiques et à la motivation des troupes ? Trois jours de recherche nous mènent chez Erdenechulun, le seul éleveur qui convienne dans la région. Pour sept cents francs, nous acquérons un hongre noir de treize ans. Devant son calme, guère dû à l’ingestion d’herbes aromatiques ou de champignons hallucinogènes, nous n’hésitons pas à le baptiser. Certains aiment à reprendre les noms de chevaux célèbres, tel Bucéphale, la monture d’Alexandre le Grand ; le nôtre s’appellera Hydrocéphale. Ses trois cents kilos, son mètre trente au garrot et ses petits sabots font de lui un parfait représentant de l’équidé mongol mais ne lui assurent pas l’élégance des races connues en Europe et au Maghreb.
Plus qu’un moyen de transport, Hydrocéphale devient un nouveau compagnon dont il nous faut tout apprendre sous peine de voir nos rêves s’enfuir au galop. Les Mongols n’utilisant pas le bât, l’arrimage des sacs de randonnée se révèle être un défi quotidien. Quinze mètres de corde et quatre mousquetons d’alpinisme suffisent à éliminer la difficulté que certains nous prédisaient insurmontable : équilibrer, sans expérience ni conseils, une telle charge sur une vieille selle de l’armée mongole.
La première épreuve passée avec succès, il faut aux apprentis palefreniers que nous sommes s’entraîner à conserver un animal à demi sauvage tout en le laissant brouter la nuit. Quelques heures de traque et autant de points de côté nous amènent vite à penser que nos acquis en la matière sont insuffisants. Un jeune berger nous le confirme. Embarquant Laurent sur sa puissante moto russe Planeta dans une course-poursuite démentielle, Ulaankhuu capture notre cheval et nous offre l’élément manquant au bric-à-brac gonflant nos sacs : une entrave faite de plusieurs liens de cuir dru. Les déplacements d’Hydrocéphale limités, nous pouvons dormir en paix.
Si le voyage gagne en densité, la présence d’un cheval chamboule l’organisation de notre bivouac. Dans le choix de l’emplacement du camp, la recherche du pâturage l’emporte maintenant sur celle d’un abri contre le vent. De plus, sans avoir de rôle de décision dans notre équipe, Hydrocéphale devient le point central de nos discussions. Ses besoins alimentent une certaine forme d’appréhension due à notre méconnaissance de l’espèce. Une fois de plus, les nomades se font maîtres : le frère d’Ulaankhuu replace les sangles de la selle et rectifie le chargement, Tserendorj nous donne une fiole de graisse de marmotte à appliquer sur les plaies, Bator et son père soignent ce que je crois être un abcès dentaire en procédant à une saignée. Il n’est pas de geste, de parole ou de regard que nous ne retenions et au travers desquels nous ne sentions souffler l’ancestral esprit des steppes.


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