À pied à travers la Mongolie (I)

Marc Alaux et Laurent Barroo ont traversé en 2001 la Mongolie d’est en ouest.


7. Entre Baruun-Urt et Saïnchand : le rude apprentissage du Gobi


Un ami me demandait avant notre départ où commence le Gobi. Il aurait été formidable de pouvoir lui répondre : « À dix kilomètres au nord de Baruun-Urt, tu trouveras un ovoo (empilement de pierres, bois et os, à fonction religieuse), c’est là ! » Hélas, le désert n’a pour lisières que des franges moins sèches de territoire ; il est ardu d’y percevoir des frontières naturelles aussi marquées qu’en milieu tempéré. « Dans le tiers sud de la Mongolie, le Gobi happe lentement la steppe en se durcissant vers la Chine » : voilà ce que j’ai dû répondre à mon ami, perdant ainsi le reste de crédibilité qu’il m’accordait. Mais effectivement, vers le sud, là où nous allons, le désert devient plus désertique, plus « aride » pour être académique.
Les pisteurs indiens des westerns visionnés durant mon enfance déambulaient souplement. Courbés, ils progressaient les yeux rivés au sol et trouvaient la trace. Moi, débarrassé de mon chargement, j’arpente le terrain d’un pas lourd. Les mains dans mes poches, je gravis la colline et scrute les alentours. La plaine est immense et mon compagnon s’inquiète – à juste titre. Derrière des lunettes aux verres trop épais, mes yeux de taupe cherchent des boîtes de conserve. Brillantes, elles sont visibles de loin ; peintes, elles renseignent sur les habitudes alimentaires locales ; et bruyantes, elles possèdent, après un bon coup de pied, un vol déjouant les lois de la balistique. On peut affirmer, sans démythifier la Mongolie, que le meilleur indice aidant à distinguer une piste principale d’une piste secondaire reste la concentration d’ordures et de bouteilles vides sur les bas-côtés (un sujet de doctorat : « Les marques de vodka préférées des routiers mongols : prospection le long des pistes »). Une carcasse désossée d’automobile, un essieu plié ou un tas de canettes rouillées réduisent souvent à néant vos hésitations quant à la direction à suivre, et confirment que la notion moderne d’écologie est presque inconnue des Mongols.
Laurent et moi cherchons depuis des heures la piste menant à la prochaine ville, Saïnchand. Notre méthode de recherche ne manque pas de rigueur mais je rougis de honte en avouant que nous l’appliquons à un kilomètre de notre point de départ. Baruun-Urt est encore en vue et nous voici perdus ! Perdus sur une plaine vide, lisse, à l’allure de jardin zen, agrémentée d’aucun élément vertical. À nos interrogations d’ordre topographique s’ajoute un nouveau paramètre : la canicule. Finies les températures à glacer un Eskimo ! Durant les heures les plus chaudes des vingt jours mis pour relier Saïnchand, nous sommes contraints de nous cacher à l’ombre de nos sacs. Usant de notre chèche comme des bandelettes d’une momie égyptienne, immobiles, silencieux, nous laissons s’écouler la sueur et le temps. Lorsque la montre sonne les 17 heures, il nous faut repartir, pour une dizaine de kilomètres encore. Guère plus ; la morsure du soleil, si elle s’est muée en caresse, reste chaude et pesante. Bientôt, il nous faut dénicher un lieu de bivouac ou un campement nomade.
Hélas, vers le sud, la densité de population diminue, les distances entre les campements augmentent et l’aridité aussi. Avec l’Ordos, le Changtang, le Taklamakan et le désert de Dzoungarie, le Gobi constitue une vaste zone désertique où la vie reste soumise à des conditions difficiles. Des nombreux déserts couvrant 34 % du continent asiatique, le Gobi reste le plus connu et l’un des plus redoutables. Il n’a pourtant rien d’un désert absolu ; les dunes se concentrent principalement dans sa partie sud, le reste étant couvert de zones de steppes semi-arides. Aussi les contacts avec les nomades, plus démunis qu’au nord, se raréfient-ils ; deux puits sur trois sont asséchés, bouchés ou vandalisés ; et nous portons jusqu’à treize litres et demi d’eau dans le sac. Le moral, lentement, se désagrège. Sans les nomades vers qui nous avions entrepris ce raid, le voyage devient inintéressant, sportif. Les échanges avec les hommes sont remplacés par des comptes : combien de litres d’eau et de sachets de nouilles reste-t-il ? Combien de kilomètres et de mètres de dénivelé ? Je m’ennuie. Le milieu devenant plus contraignant, les perspectives d’avenir plus floues, nous nous replions sur nous-mêmes. Au fil d’interminables heures de marche, les conversations s’amenuisent. La discussion est remplacée par une forme d’intériorisation, de méditation. Dans ces conditions, le bonheur simple d’une soupe de mouton dégustée sous une pluie d’étoiles ou en vue de centaines d’antilopes suffit à nous distraire. Les vestiges du monastère d’Erdene-Mandal, détruit en 1938, et des inscriptions rupestres en tibétain et en ouïgour sont un sujet de ravissement sans fin. L’effort demandé pour relier les villes des steppes comme Tuvchin-Chiree, à cent vingt kilomètres de Baruun-Urt, atténue la morosité des lieux et ravive les couleurs devenues invisibles au voyageur motorisé. Le professionnalisme exacerbé du seul fonctionnaire de police de l’agglomération, qui aurait agacé tout un chacun, nous réjouit. Ses galons de capitaine masquent un cœur noble : le jour des élections présidentielles, il négocie pour nous le tarif de l’hôtel, nous escorte en portant les provisions achetées à l’épicerie, chasse les ivrognes loin de nous et, le soir venu, borde nos lits… Après de telles attentions, il faut puiser au fond de soi-même la motivation nécessaire à une nouvelle immersion dans le Gobi. En resserrant les sangles de mon sac pour me lancer dans une des dernières étapes vers Saïnchand, je souhaite que ces vers de Théodore Monod m’aident à combattre la lassitude :
« Sois prêt à tout quitter, et l’âtre et le mouillage
À l’appel qui blesse et guérit :
La mort, demain, verra renaître ton courage
Au souffle vainqueur de l’Esprit. »


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