Photographier les derniers nomades

Ébéniste, Éric Valli est devenu « chasseur d’images » : photographe, reporter, écrivain. Ses photographies sont régulièrement publiées par le National Geographic. En 1988, son reportage sur les « Chasseurs de miel », lui a valu le premier Prix nature au World Press. Puis il a voyagé en Thaïlande aux côtés des « Chasseurs des ténèbres », les cueilleurs de nids d’hirondelle. Il a suivi la route du sel, au cœur de l’Himalaya, partageant la vie du peuple du Dolpo. Il a publié son sixième ouvrage, sur les « Nomades du miel » qui vivent au Népal, et terminé un long-métrage, produit par Jacques Perrin, inspiré de l’aventure des voyageurs du sel.


Y a-t-il une rupture totale entre les deux périodes de votre vie : l’ébénisterie et le reportage ?


C’est à 17 ans, alors que je débutais dans l’ébénisterie, que j’ai commencé à voyager, d’abord en Syrie et au Liban. Depuis lors, je n’ai jamais pu revenir entre mes quatre murs : j’avais attrapé le « virus ». Je garde cependant peut-être, dans mon travail actuel, la démarche de l’artisan dont j’avais commencé à embrasser la carrière : je sélectionne le sujet, le personnage qui va me faire découvrir son univers, et je le suis, pas à pas, jusqu’à la fin de mon projet. Mais s’il fallait définir ce qui m’a amené à choisir cette vie, ce ne serait pas l’image. Je ne me considère pas comme un photographe mais plutôt comme un conteur.

Les peuples que vous approchez sont peu habitués à rencontrer des Occidentaux. Comment parvenez-vous à vous faire accepter ?


Cela n’est pas toujours facile. Au pays des « Chasseurs de miel », j’ai été accueilli avec réticence. Juste avant mon arrivée, un de leurs hommes avait disparu pendant quatre jours. À son retour, il ne se souvenait de rien : il avait été la proie de Pholo, le dieu de la Forêt. Si donc cet esprit entrait en courroux contre ceux qui connaissent leurs usages, comment allait-il accepter un étranger ?
En réalité, plusieurs facteurs favorisent mon intégration. Une des clés de ces aventures, c’est l’humilité : il me faut faire comprendre à ces hommes que je suis l’élève, et qu’ils sont les maîtres. Parce qu’ils demeurent – à l’opposé de l’homme « universel » et stéréotypé – les héritiers d’une culture propre, d’un mode de vie traditionnel. La seconde clé, c’est le facteur temps. Pour recueillir un témoignage sur ces hommes, il faut, tout en se faisant le plus discret possible, s’impliquer totalement dans leur vie. Traverser les mêmes épreuves, prendre les mêmes risques ; dans le cas des « Nomades du miel », monter aux mêmes arbres, se faire piquer par les mêmes abeilles… J’ai ainsi travaillé trois ans avec les Rajis au Népal, un an avec les cueilleurs de nids d’hirondelle en Thaïlande, dix ans avec les Dolpo-pa sur la route du sel. Enfin, la troisième clé, c’est de bien connaître le terrain et la langue du pays.

Quel est pour ces nomades le sens de l’échange ?


L’échange, c’est avant tout la survie. Il est significatif que les nids d’hirondelle, autrefois échangés contre du céladon, s’appellent « l’or blanc des cavernes ». Quant aux Rajis, qui troquent leur miel contre du riz, ils sont encore plus dépendants de l’échange, car ils n’ont aucune terre. Pour les Dolpo-pa, la route du sel, c’est aussi la route de la vie. Autour des ermites, qui se sont installés les premiers au Dolpo, sont nées de petites communautés ; elles se sont développées lorsqu’elles ont découvert que cette région était située à un point stratégique, entre le pays du sel (les lacs salés du haut plateau tibétain) et le pays du grain (les fertiles vallées du piémont himalayen). C’est à partir de là que la culture a fleuri sur la terre aride du Dolpo. Depuis, chaque été, les caravaniers dolpo-pa poussent leurs yacks vers le nord, de l’autre côté de la frontière chinoise, pour échanger leur grain contre le sel du Tibet. À l’automne, accompagnés de leurs familles, ils quittent à nouveau leurs villages, et gagnent les vallées du Sud. Mais les voies commerciales ont toujours été les vecteurs d’autres échanges, culturels, artistiques, religieux. La route du sel, c’est le lien entre le Tibet et l’Inde. N’oublions pas qu’au VIIIe siècle, le bouddhisme est venu de l’Inde, sans aucun doute grâce aux chemins d’échanges. Pour amener cette religion au Tibet, Guru Rimpoche est parti du Cachemire et a traversé l’Himalaya. De là, le bouddhisme a été apporté en Chine et au Japon. Et on pourrait multiplier les exemples : l’architecture, par exemple. La pagode n’a-t-elle pas vu le jour au Népal ?
L’échange, c’est ainsi l’échange de la vie, dans le sens le plus général du terme : non seulement l’échange de la « survie », mais aussi la rencontre entre deux cultures, que les religions et les traditions semblaient séparer.

Comment les Dolpo-pa ont-ils vécu cet « échange » avec vous, et vous avec eux ?


Toute la richesse de ces rencontres réside dans la différence de nos modes de vie… et parfois du décalage qui résulte de leur confrontation. Les Dolpo-pa m’ont souvent demandé ce que j’étais venu vendre et acheter. Ma seule réponse – voir, découvrir, témoigner – ne leur convenait pas : « Tu as tant voyagé, tant vu de choses, pourquoi viens-tu si souvent ici, à peiner, à te geler avec nous alors que tu as une maison, une famille qui t’attendent à Kathmandu ? », m’a demandé un jour le caravanier Tilen. Je lui ai expliqué qu’enfant déjà je rêvais à ces montagnes, à ces caravanes. Cela ne lui a pas suffi. Il en a conclu : « Si tu n’es pas venu ici pour faire du commerce, c’est que tu es en pèlerinage. » Quelque part, Tilen avait bien sûr raison. Mais en me quittant, il m’a répété : « Quand tu reviendras au Dolpo, apporte quelque chose à vendre cette fois. Pourquoi se donner tant de mal si ce n’est pour faire du commerce ? » Ayant toujours un but à leurs pérégrinations, les Dolpo-pa ne pouvaient alors comprendre mes motivations, ni le sens de mon travail. Depuis une dizaine d’années, cependant, leurs traditions ont subi de nombreux changements, et ils saisissent mieux ma démarche. Norbu, un ami peintre, me disait qu’il était important de témoigner de cette culture avant qu’elle ne fonde… « comme neige au soleil ».

Ne peut-on pas se demander qui, d’eux ou de nous, vit en réalité en dehors de la civilisation… qui est « l’étranger » ?


Je me suis souvent interrogé à ce sujet.
Face au chamane tibétain Töndrup, qui a soigné ma fille, atteinte d’une forte fièvre : pour lui, Sara était en proie aux démons parce qu’elle avait été portée à dos d’homme, comme les enfants des riches. Et les démons s’attaquent aux enfants des riches. Face à Töndrup, encore, quand il me parlait des dieux, des démons et de leurs pouvoirs. En retour, je lui vantais les « pouvoirs » du monde occidental : le fax, la télévision… et là où l’amchi décrivait dans le ciel une « étrange étoile mouvante », je ne distinguais qu’un banal satellite !
Face à Karma, qui me livrait sa lecture du ciel : Orion, condamné à poursuivre en vain une bande de brigands – les Pléiades – qui lui avaient ravi sa compagne ; ou encore la situation du « pays caché » par rapport à l’axe du monde, le mont Kailash. Moi je ne savais que lui expliquer le phénomène des jours et des nuits, les cycles de la lune, le trajet de la terre et la position du soleil…
Nous vivons dans un monde de plus en plus déconnecté de la nature, de plus en plus virtuel. Et il est vrai qu’on peut se demander quel est le sens du mot « civilisation » – lorsqu’on voit comment certaines sociétés dites « civilisées » se traitent entre elles…

Quel est le rapport de ces peuples au divin ?


Tous, sous couvert d’être bouddhistes (comme les Gurungs ou les Dolpo-pa), hindouistes (comme les Rajis), ou musulmans (comme les Thaïs du Sud), sont avant tout animistes. Ils vénèrent les esprits qui habitent dans les forêts, dans les grottes, dans les rivières. Leurs dieux et leurs démons sont les représentants de ces forces de la nature. Pour les Dolpo-pa, ce sont les lhu, divinités des sous-sols et des montagnes. Les Rajis, eux, ont leurs arbres sacrés, et déposent à leur pied des rubans rouge et blanc, et un galet teinté de poudre rouge. Quant aux Gurungs, ils vénèrent Pholo, le dieu de la Forêt, de la Chasse et des Falaises.
Mais c’est peut-être « l’or blanc » récolté par les Thaïs qui donnera une idée plus précise de cet animisme. Ces nids d’hirondelle possèdent la même dualité que l’or, symbole de mort et de renaissance. Les récolteurs se nourrissent de ces nids pour acquérir l’énergie de leurs constructeurs, qui volent sans jamais se poser. L’entrée dans la grotte symbolise ainsi une seconde naissance. Une des cavernes, d’ailleurs, n’est accessible qu’aux plus minces d’entre eux : en bloquant leur respiration, ils doivent se laisser glisser à l’intérieur d’un étroit goulet vertical surnommé rapo, « la seconde naissance ». À l’opposé, on sent aussi la présence quotidienne des ténèbres (puisque les oiseaux construisent leur nid au plus profond des grottes) et de la mort (il y a au moins une chute mortelle tous les ans). C’est pourquoi les mots tabous « tomber », « mort », « sang » et « peur » ne sont jamais prononcés : les hommes pensent que si les esprits des cavernes les entendaient, ils provoqueraient un accident. Un vocabulaire spécifique est ainsi utilisé dans la grotte : un bambou glissant est « humide » ; si une torche tombe, elle est « descendue » ; si une liane casse, elle est « déchirée ». Par ailleurs, jadis, les femmes des dénicheurs ne devaient pas huiler leurs cheveux ou balayer leur maison pour éviter que leurs maris ne glissent de leurs échafaudages de bambous…

Quelles sont les menaces qui pèsent sur ces coutumes ancestrales ?


Tout d’abord le péril écologique : la déforestation. En Thaïlande, les forêts qui abritent les insectes dont se nourrissent les hirondelles sont en train de disparaître, et les cavernes sont peu à peu abandonnées par les oiseaux. Au Dolpo aussi, des légendes parlent d’anciennes forêts détruites. Mais c’est surtout les jungles dans lesquelles nomadisent les Rajis qui s’amenuisent de jour en jour.
Cela va de pair avec les dangers qui proviennent de l’évolution de la société. Autrefois, les Rajis faisaient passer la rivière aux voyageurs pendant l’hiver. C’était une de leurs sources de revenus. Le gouvernement a fait construire des ponts. Plusieurs dizaines de milliers il y a trente ans, les Rajis sont aujourd’hui à peine plus de 3 000. Dépossédés de leur territoire et d’une partie de leurs revenus, ils vont à la dérive. Alors, désireux de sédentariser ce peuple errant, le gouvernement lui a offert des terres. Offre généreuse, mais qu’est-ce qu’un hectare pour un nomade ?
Pour les Dolpo-pa, l’évolution est semblable. Depuis quelques années, la construction des routes a apporté le sel indien au plus profond des montagnes, et le cours du sel tibétain a chuté. Bientôt, il s’effondrera complètement. De plus, la nature du commerce est en train de changer : l’argent qui provient de la vente des moutons ou des couvertures de laine concurrence aujourd’hui le sel pour obtenir le grain. Vers quoi les Dolpo-pa, si dépendants de cet échange, vont-ils se réorienter ?

Si l’on essaye de percer les motivations qui vous poussent vers ces ethnies, on en distingue deux principales : l’une évidente, l’autre peut-être plus inconsciente. La première ne serait-elle pas le retour aux sources : photographier et décrire des gestes ancestraux, pour tenter de les « immobiliser » par l’image et le récit ?


Il y a sûrement de cela. Dans le cas des Rajis, ce voyage m’a invité à une remontée vers des origines si lointaines que leur connaissance s’est perdue. Les Rajis n’ont pas de mémoire. Ils s’appellent Boné ou Jungli, du nom de la forêt où ils sont nés. Ils ne savent pas écrire, ni d’où vient leur langue : c’est moi qui leur ai appris son origine tibéto-birmane. Mais cette notion, aussitôt acquise, a déjà été oubliée… comme les photos que je leur ai offertes : ils les ont mises dans leurs tipis, et trois mois après, elles ont été emportées par le vent, la pluie ou la rivière…
Les Rajis sont des nomades à l’état pur. Ce sont nos ancêtres du paléolithique, précédant les agriculteurs. Les agriculteurs transforment la nature : eux se moulent à la nature et suivent son rythme. J’ai essayé de fouiller leur mémoire mourante et, comme au pied de leurs grands arbres, de retrouver les rubans usés qui livreraient leur passé. Mais personne ne sait rien des Rajis, même pas eux…

Comment alors définiriez-vous votre motivation essentielle ?


Ma motivation peut se résumer dans le conseil du tulku de Shey : « Quand deux sentiers s’ouvrent à toi, si tu es fort, choisis toujours le plus difficile, celui qui exigera le meilleur de toi-même. » Je suis persuadé qu’à partir du moment où on s’est fixé un but, il n’y a pas de raison de ne pas l’atteindre. « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que tu n’oses pas. C’est parce que tu n’oses pas qu’elles sont difficiles », disait Sénèque. Il n’y a rien d’impossible à celui qui est vraiment déterminé. Encore faut-il avoir l’énergie nécessaire. Ma motivation, c’est un mot qui a aujourd’hui perdu tout son sens, à force d’avoir été employé à tort et à travers : l’aventure – l’aventure avant tout humaine. M’impliquer totalement dans un monde inconnu, où chaque pas découvre un territoire nouveau, où chaque jour réserve une surprise. Ma motivation, c’est d’aller là où je ne suis jamais allé. Quand un lieu est trop familier, je le quitte. C’est pourquoi je ne vois pas d’endroit où je voudrais m’installer à tout jamais. Mais j’ai besoin, aussi, de temps en temps, de « décanter » : j’irais bien séjourner à présent un an à Venise ou à Saint-Pétersbourg, six mois à New York ou à Vancouver. Ma motivation, ce n’est pas de prendre des photos, de faire un film et un livre. C’est le battement de cœur que j’ai en sortant un poisson de la rivière en pleine nuit, en escaladant ces arbres géants pour la première fois ou en entendant, dans ces grottes gigantesques, un vieil homme à barbiche me dire : « Pin mai ? » (« Tu veux monter ? »). C’est de me trouver sur une grosse branche, de lever les yeux, de voir des petits lutins qui s’affairent autour de cent nids, de sept millions d’abeilles… tout en me demandant si je fais un rêve, ou un cauchemar.
Ma motivation, c’est de faire comprendre que malgré nos différences de physionomie, de cultures, de croyances, nous rions et pleurons pour les mêmes raisons… parce qu’au fond, nous sommes tous les mêmes.

Peut-être que ces expériences découlent justement des sujets que vous abordez. J’y verrais cette motivation plus cachée que j’évoquais. N’y a-t-il pas en effet, à travers ce « retour aux sources », une remontée vers les archétypes de l’enfance ?


Ma vie d’adulte, c’est réaliser mes rêves d’enfant. Chaque histoire a sa magie, ses monstres aussi : les doutes, les risques, la peur. Si un démon me dit : « Tu n’y arriveras jamais », je lui parle, je le raisonne. Toutes mes aventures sont en ce sens des initiations, résultant de la confrontation de l’homme avec l’homme, et surtout de l’homme avec la nature.
L’histoire des Rajis commence par une vision volée dans un miroir : celui d’un barbier de la plaine du Teraï. Alors que j’avais décidé de reprendre une apparence plus présentable, j’aperçus dans ce vieux miroir cloué sur un arbre un groupe de femmes et d’hommes aux pieds nus, aux habits rapiécés. C’étaient des Rajis, qui venaient au village vendre leur miel. Hanté par ce reflet dans le miroir, j’ai fini par découvrir, au terme d’une longue quête, ce peuple errant. À partir de cette rencontre, ce fut une succession d’épreuves : j’ai été dévoré par les abeilles, brûlé par le feu, frôlé par l’ombre de la mort… mais ces expériences m’ont rouvert la porte d’un univers magique insoupçonné jusqu’alors – celui de l’enfance. Perché dans les arbres pour récolter le miel, je me suis projeté trente ans en arrière : sur le chemin de l’école, les bras écartés, j’avançais sur le bord du trottoir, imaginant des à-pics vertigineux de part et d’autre de l’arête étroite, le cœur battant. Peut-être est-ce justement cet enfant-là, enfoui en moi, qui a fini par découvrir Raja Simal, le roi des Arbres. Solitaire au milieu d’un champ immense, il s’est laissé conquérir, et m’a livré le meilleur miel qui soit.
Et depuis, cet arbre grandit en moi…

Texte extrait du livre : Chemins d’étoiles n° 5

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