Vocation vagabonde

Il est des destinées qui se laissent façonner, comme le cours des ruisseaux ajustés au paysage. Géophysicien, Éric Brossier a ainsi délaissé les bureaux d’études et la carrière qui s’offrait à lui pour sillonner le vaste monde. À ceux qui l’interrogent sur son choix, il explique qu’à chaque étape de sa vie son cheminement s’adapte à ses motivations personnelles. Dès lors, il évite le plus grand écueil : ne pas être soi-même… Ses nombreux voyages extrêmes le conduisent aux Kerguelen, où il mûrit son grand projet : créer une base polaire itinérante pour toutes sortes d’expéditions. Vagabond lui offre la plate-forme de ses rêves, qu’il partage avec France Pinczon du Sel, du Groenland au mythique passage du Nord-Est.


Découverte et partage. Se découvrir soi-même, découvrir l’autre, les membres de l’équipage, les habitants des régions visitées, leur cadre de vie. Et partager mes rencontres. Voilà ce qui m’anime aujourd’hui autour des expéditions de Vagabond. Non, je n’aime pas le froid. Et pourtant, j’ai choisi d’aller vers l’Arctique, avec un voilier polaire. La mer ? Là n’est pas non plus ma réelle passion ; je suis d’ailleurs sujet au mal de mer, les premiers jours de chaque voyage. D’où vient donc cette vocation vagabonde ?
J’ai d’abord rêvé du Grand Nord des trappeurs. À 21 ans, avec trois amis, nous avons traversé le nord du Québec à vélo tout-terrain. Après avoir imaginé notre expédition devant les cartes, nous vivions enfin notre rêve, tout en découvrant l’absurdité d’un tel moyen de transport dans la taïga marécageuse et infestée de moustiques. Pour les novices que nous étions, impossible de nous nourrir des fruits de la chasse et de la pêche sans ralentir dangereusement notre progression. Le vélo fut beaucoup plus adapté pour traverser l’Islande l’année suivante et le raft, quoique moins performant que le traditionnel canoë sur les vastes étendues d’eau calme, descendit sans encombres la tumultueuse rivière Coppermine qui traverse l’Arctique canadien. Plus tard, j’essayai le kayak, sur l’inoubliable lac Baïkal, en Sibérie ; puis, l’année suivante, le cheval, à travers le désert de Gobi. Deux autres moyens de progression silencieux, autonomes, suffisamment lents pour « prendre le temps »…
Lors de mon hivernage aux îles Kerguelen, dans le Grand Sud, où nous n’avions que nos jambes pour nous déplacer, le voilier m’est apparu comme l’outil idéal. Celui d’Isabelle Autissier, que nous avions essayé de remettre en état lors de son escale forcée à Port-aux-Français, m’impressionna fortement ; celui de Christophe Houdaille, venu explorer l’archipel pendant plus d’un an, me tenta beaucoup. J’avais alors compris l’avantage de partir à la voile avec sa maison, en très grande autonomie, et de pouvoir offrir l’hospitalité à bord à l’autre bout de la planète, afin de rendre l’accueil chaleureux si souvent reçu en voyage. De plus, je voulais retourner dans le Grand Nord, et j’imaginais déjà toutes sortes de cabotages autour de l’océan Glacial Arctique. Les idées se bousculaient, s’entrechoquaient… puis elles s’organisèrent autour d’un projet. Il me fallait trouver un voilier assez grand pour embarquer une équipe de scientifiques, des cameramen, des sportifs, des artistes, du matériel d’alpinisme, des bouteilles de plongée, un ou deux kayaks… Que de rêves pour une seule coque ! Lucide, je cherchai tout de même un voilier de taille raisonnable, tout au moins pour commencer. Cinq années me furent nécessaires pour rassembler un premier budget. J’étais alors géophysicien à travers le globe, à l’écoute de la terre et de ses ressources, et j’ai ainsi beaucoup appris sur l’organisation d’une mission de prospection et sur le fonctionnement d’une équipe. Par contre, j’avais encore presque tout à apprendre avant de devenir marin ; il me fallait aussi constituer un équipage, dans lequel figureraient de bons navigateurs.

Un foyer polaire


J’ai connu France au Salon nautique de Paris, en décembre 1999, alors que, un peu tendu, je courais les sponsors pour équiper le voilier que je venais d’acheter, et qui était encore en chantier au Croisic. France a un œil d’artiste. Aquarelliste et voyageuse, la mer est d’abord pour elle une respiration, un élément fort et apaisant… même vu de la côte. Spécialiste de design naval, navigatrice et régatière, elle en a rapidement fait un acteur de sa vie quotidienne. De son attirance pour l’art comme pour le milieu marin a naturellement jailli une envie très forte de connaître cette forme de beauté originelle inhérente aux glaces : les lumières, les textures et les craquements des régions polaires… Une première expédition en Antarctique sur Pen Duick III confirma cette fascination, enrichie de la manière particulière avec laquelle, sur un bateau, on rencontre, on découvre et l’on se découvre. Elle s’est ainsi rapidement embarquée dans l’aventure, avec une motivation sincère et infaillible. J’en suis parfois encore surpris ! Au Groenland, lors de notre premier vagabondage, nous avons conçu tous deux le souhait discret de partager un peu plus que ces expéditions, si bien que, depuis, nous vivons ensemble sur Vagabond, toute l’année, sans nous disperser. Et c’est sans doute un peu grâce à ce choix que le rêve est si vite devenu réalité.
Vagabond est aujourd’hui notre domicile et notre outil de travail. Il est un camp de base itinérant, un vrai voilier d’expédition, taillé pour naviguer et habiter en milieu polaire. À son bord, nous retrouvons peu à peu des valeurs oubliées ; par exemple, le bonheur d’être patients. Lorsque nous cherchons notre chemin entre les floes, nous devons en effet oublier nos habitudes de tout planifier, de tout minuter car, aujourd’hui, nul ne sait vraiment prévoir le mouvement des glaces, à la différence des dépressions et anticyclones. Il nous faut souvent attendre des heures, des jours, qu’un passage s’ouvre devant l’étrave. Puis, en accostant dans un village inuit, après plusieurs jours de mer et de navigation entre les glaces, nous recevons un formidable enseignement sur l’adaptation humaine. Quand il descend à terre, le marin qui était à l’écoute de la mer et des glaces s’accoutume naturellement à l’isolement du village ou du campement et au climat souvent rigoureux, qui impose une grande humilité face à la nature. Peu de mots suffisent et les rencontres avec nos hôtes sont simples, essentielles, intenses. Ainsi, plus que le froid ou la forte houle, c’est un vrai recul sur notre condition d’homme, sur notre culture et sur nos repères que nous cherchons, que nous venons découvrir et partager au fil de nos navigations polaires.

En quête du Passage


Avant de proposer Vagabond comme support d’expéditions, je voulais entreprendre un périple initiatique. Or, pour les marins, existe-t-il un lieu plus mythique que le passage du Nord-Est, recherché pendant plus de cinq siècles pour passer de l’Atlantique au Pacifique ? Et puis, n’est-ce pas la route maritime la plus courte, depuis la Bretagne, pour revoir mon pays natal, le Japon ? Telle fut la double intuition à l’origine de ce défi. J’ai ensuite découvert l’histoire de ce trajet légendaire, et le projet a pris forme en 1999.
J’avais fait connaissance avec Vagabond et avec la navigation dans les glaces lors de nos deux premières expéditions au Groenland, en 2000 et 2001. Parallèlement, j’avais pris soin d’entretenir les meilleures relations possibles avec les autorités de Moscou. À l’occasion de deux missions hivernales en Sibérie, en tant que géophysicien indépendant, je m’étais ainsi rendu au ministère russe concerné, pour faire part de mon projet et obtenir quelques réponses aux nombreuses questions que l’on me posait. En effet, la réglementation, imposant un convoi mené par un brise-glace, était adaptée aux cargos, mais guère à un voilier, et encore moins à un petit bateau en quête d’autonomie ! Le dialogue était décalé, les procédures changeaient régulièrement (et les responsables avec), mais jamais personne ne m’a explicitement refusé le Passage. Cependant, patience et diplomatie n’ont pas suffi pour avoir l’autorisation en poche lorsque Vagabond a largué les amarres de Saint-Quay-Portrieux, le 12 mai 2002. Alors, discrètement, j’ai croisé les doigts… Arrivé à Mourmansk, j’ai senti que notre dossier n’avançait pas. Quittant le bateau, je suis parti à Moscou, inquiet, plein d’espoirs et de doutes, prêt à tout mais sans aucun budget pour financer une agence qui aurait pu m’aider. Deux semaines difficiles, loin de Vagabond et de son équipage, en attente aux portes du Passage. Mourmansk était encore bien loin de l’Arctique si convoité. Aux glaces et à l’isolement se substituaient la chaleur de la ville en effervescence, les allées et venues des trains de charbon, les rotations incessantes des grues et des bateaux. Pourtant, je n’ai jamais cessé d’y croire. Cette détermination fut salutaire. Beaucoup de chefs d’entreprise et de hauts fonctionnaires me témoignèrent leur sympathie et m’appuyèrent par des lettres de recommandation. Un nouveau dossier complet fut déposé et défendu ; il fallait donc attendre encore… Nous avons alors rencontré Arved Fuchs qui se présentait pour une quatrième tentative du passage du Nord-Est, sur Dagmar Aaen, superbe vieux gréement. Il obtint les autorisations le 22 juillet et le lendemain, miracle, notre papier était là, magnifiquement signé, abondamment tamponné. Encore une semaine de discussions, de signatures, de démarches administratives et, chose incroyable, la voie fut soudain libre ! Avec tout de même deux pilotes à bord de notre voilier, nous avons quitté Mourmansk. Épuisé, je ne trouvais même pas la force de sourire, à la grande surprise des gardes-côtes qui nous souhaitaient bonne chance, conscients de la valeur du document unique que nous venions d’obtenir. Notre tâche fut alors longue et difficile, mais humainement enrichissante et passionnante. Nous avons eu le sentiment de nous affranchir difficilement du système administratif, relancé à chaque escale jusqu’au détroit de Béring… et voilà que, de l’autre côté du Passage, à 3 773 milles de Mourmansk, s’ouvrait le Pacifique.
Aurons-nous un jour la chance de naviguer dans l’Arctique russe aussi librement que dans le reste de cet océan ? Espérons-le ! Peut-être y aurons-nous contribué, à notre modeste mesure ? Nous le souhaitons sincèrement. Car cette fantastique aventure nous a offert d’inoubliables rencontres, à la hauteur de nos espoirs, de nos motivations les plus secrètes. L’accueil si chaleureux des Russes, les chants et danses des Tchouktches, les ours blancs sur les glaces dérivantes de la mer de Sibérie orientale, les brumes de la mer de Laptev, les morses surfant dans les vagues au sud de l’île Wrangel, les aurores boréales et les baleines en mer de Béring ont donné raison à notre imagination. Et Vagabond est devenu le premier voilier à franchir le passage du Nord-Est en une seule saison. Pourtant, de cette première, nous n’avions jamais rêvé !

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