À cheval au royaume des gauchos

Parcourir, au pas d’une monture complice, les paysages sauvages de la mythique Patagonie ; rencontrer ses rares habitants, ces cavaliers aguerris qui se désignent fièrement par le nom de gauchos et vivent seuls au milieu d’immenses troupeaux de moutons ; s’arrêter dans une estancia pour partager le maté, s’initier à la tonte du bétail et au dressage des chevaux, puis se remettre en selle pour traverser, avant l’étape suivante, les étendues solitaires des pampas chilienne et argentine : tel était le rêve de Marc-Antoine Calonne qui a appris, au fil des nombreux voyages accomplis en ce bout du monde, à devenir un vrai caballero.


Ma jeunesse, mes études et le début de ma vie professionnelle ne me prédisposaient en rien au voyage à cheval. Tout juste à un contact occasionnel lors de promenades organisées par des centres équestres, pendant les vacances. Quatre longues années passées dans un grand cabinet comme avocat fiscaliste vinrent à bout de mes ambitions de carrière. Je passais la plupart de mon temps le nez dans les dossiers de promoteurs immobiliers ou de centres commerciaux, à prodiguer des conseils pour leur permettre de gagner encore plus d’argent, pour bétonner toujours un peu plus. Quand j’en levais les yeux, j’observais au-dehors le jardinier s’occuper des plates-bandes et ramasser les feuilles tombées des arbres. D’une certaine façon, je l’enviais. Le vent qui s’engouffrait dans les peupliers propulsait mon esprit vers le grand large : je chevauchais déjà la mer déchaînée sur ma planche à voile. J’entrepris de grandes randonnées, dans les parcs de l’Ouest américain ou dans les Pyrénées. Le monde tel qu’il évoluait me dépassait et ne m’intéressait guère. Il devenait de plus en plus clair pour moi que le fruit de mon travail était en désaccord avec mes convictions, que ma place n’était pas derrière un bureau ; ma vie était ailleurs. Je quittai donc les avocats et me mis à mon compte, dans le but d’être plus libre. Très vite, une évidence s’imposa : réussir à travailler trois mois, durant la période fiscale, et partir le reste du temps. J’imaginais un grand voyage. J’ouvris un atlas, et rêvai de longs instants devant des océans et des montagnes juste couchés sur le papier, décryptant les noms de Grande Altiplanice Central, Meseta de la Muerte, Aconcagua… Le choix ne tarda pas : je rallierais le détroit de Magellan au détroit de Béring, 25 000 kilomètres plus au nord. Mais par quel moyen ? À pied ? Un peu long, sans compter les problèmes d’autonomie et le sac lourd à porter. La bicyclette ne me plaisait pas. En 4x4 ? Je cherchais un moyen plus écologique, qui ne tombe pas en panne et qui puisse me faire sortir des routes trop empruntées. La moto alors, puisque, par tradition familiale, j’étais féru d’enduro, et avais à mon actif un voyage sur les pistes de Californie, d’Arizona et du Nevada ? Mais mon ambition était d’assouvir un besoin de liberté mêlé à une ardente soif de nature. Le cheval m’apparut comme le symbole de cet esprit d’indépendance et des grands espaces que je recherchais, doté de surcroît d’une force et d’une endurance sans égales.
J’étais piètre cavalier, mais qu’importe, j’apprendrais sur le tas. J’irais sans doute lentement, mais étais-je pressé ? Je me lançai dans quelques recherches : un cavalier au long cours, Émile Brager, avait réalisé le même parcours en quatre ans, dont près d’une année entière à démêler les problèmes de papiers vétérinaires aux frontières. Je le rencontrai et attaquai sans tarder les quatre cents pages de ses Techniques du voyage à cheval. J’en savais déjà un peu plus, mais la réalité sur place serait surprenante, du moins la première semaine. Si l’homme a besoin du cheval, l’inverse n’est certainement pas vrai. Quand j’eus quitté la France et atterri, après une exploration succincte de la Terre de Feu et du détroit de Magellan, dans une estancia réputée pour son élevage de chevaux, j’en fis vite les frais : une des premières montures essayées s’emballa dans un galop effréné et j’eus droit à une chute, suivie d’une belle glissade. Les chevaux que je choisis finalement, Captain et Colebra, ne semblaient pas partants pour l’aventure : dès la nuit qui suivit mon départ, je perdis mon beau hongre qui s’en était retourné dans les ténèbres retrouver ses compagnons de pâture, à une journée de cheval du campement.
La rencontre avec les nobles animaux que j’avais choisis contre leur gré comme compagnons de voyage ne s’apparentait pas à un coup de foudre. Une autre fugue, commune cette fois-ci, me laissa errer seul pendant près d’une journée dans les reliefs de la steppe à la recherche de mes bourricots, jusqu’à ce que des jappements attirent mes pas vers un poste de garde de gauchos caché en contrebas. Il faut s’imaginer, pour planter le décor, qu’en Patagonie les villages sont espacés de 200 kilomètres, que les fermes ou estancias occupent en moyenne 20 000 hectares, qu’une clôture est séparée d’une autre par environ 5 kilomètres, parfois 50 : dans ces conditions, la perte de ses montures peut devenir un véritable cauchemar. De plus, la méthode brutale de débourrage employée par les gauchos ne favorise pas la capture des chevaux en liberté. Ces derniers ont plutôt l’habitude de fuir dès qu’ils sentent qu’un bipède souhaite leur passer le bosal.
Ce voyage – le premier de six effectués à ce jour en Patagonie – me permit de parcourir près de 1 000 kilomètres, au cours desquels je traçai mon chemin seul dans l’immensité, campant près des sources qui abreuvaient l’équipe mais sans m’aventurer, sauf à de rares exceptions, dans les estancias.
Lors du voyage suivant, je retrouvai mes montures et rebroussai chemin d’environ 200 kilomètres pour attaquer la cordillère des Andes par l’un de ses plus beaux joyaux, le mont Fitz Roy (3 441 m). Appréhendant les kilomètres de steppes désertiques qui me séparaient de lui, j’avais décidé de les parcourir le plus rapidement possible, en faisant escale dans les estancias que j’avais repérées au cours de mon voyage précédent. C’est alors que, fort d’une expérience désastreuse – une journée dans l’enfer végétal de la Cordillère, sous une pluie battante, pour n’avancer que d’un pauvre kilomètre –, je saisis que je passerais à côté d’un pan entier de la Patagonie si je me contentais d’errer seul dans des paysages certes grandioses, mais parfois oppressants par leur immensité et leur désolation. À cheval, il m’arrivait de me retourner et d’apercevoir à l’horizon une colline que je venais de contourner… trois jours auparavant. On en vient à se sentir minuscule ; le vent froid qui balaie la steppe de façon incessante et parfois brutale semble vouloir vous chasser, vous emporter jusqu’à l’océan pour vous y jeter afin que la terre retrouve sa virginité. Aussi commençai-je à rechercher la présence des hommes, ces péones qui parcourent eux aussi la steppe à cheval, pour surveiller le bétail dont ils ont la charge.
Je compris alors que mes montures me permettaient d’être reçu comme rarement je le fus, et que les portes, qui ne sont ici jamais fermées au voyageur, s’ouvrent plus grandes encore à celui qui, comme les gauchos, affronte le désert. Il est vrai que ces gens, enclavés dans une solitude parfois pesante, apprécient les visages nouveaux et offrent volontiers le gîte et le couvert. Mais l’étranger qui arrive et qui se déplace comme eux à cheval bénéficie d’un tout autre accueil.

Rencontre avec les gauchos


Pendant le même temps, je découvrais, en me plongeant dans une littérature abondante, l’histoire de cette terre de Patagonie dont j’ignorais tout le premier jour où j’y avais posé le pied. J’étais parti sans rien savoir de cette région, sans même m’imaginer à quoi elle pouvait ressembler. La seule chose que l’étude rapide d’une carte m’avait apprise était qu’il n’existait qu’une vingtaine de villages sur une surface équivalant à celle de la moitié de la France. Je découvrais également à travers mes lectures le mythe et l’aura qui entourent ces hommes de cheval, ces hommes fiers et valeureux, assoiffés de liberté : les gauchos.
À leur contact affluaient en moi les images de westerns vus et revus, celles des cow-boys, ces hommes-chevaux qui incarnent pleinement la vie libre, les chevauchées interminables dans les grands espaces, un mode de vie éloigné de la civilisation. Dès lors, je sus que j’avais trouvé là l’équilibre et le bonheur que je cherchais, dont j’avais besoin. Je me rendis compte que le monde d’où je venais, courant toujours après le progrès, n’avait pas de prise sur ces immenses étendues et les quelques hommes qui les parcourent. Je me sentais bien dans ces lieux retirés de tout, où même le temps ne semblait pas passer pour ses habitants. On y vivait encore presque comme il y a un siècle, dans une tranquillité absolue.
Le gaucho a certes perdu de sa liberté. L’époque est révolue où il errait librement dans les immenses prairies, à cheval derrière quelques troupeaux sauvages dont il prélevait le cuir et, accessoirement, la viande. La vie nomade et pastorale qu’il menait, le jour sur sa monture, la nuit sous les étoiles, enroulé dans des peaux de bêtes, ne lui permettait aucune attache. Il était libre, et défendit farouchement sa liberté en fuyant, toujours plus loin vers le sud, les clôtures qui avançaient et les estancieros qui recherchaient de la main-d’œuvre. Le gouvernement argentin, dont la politique agricole était orientée vers la production de viande, acheva d’anéantir cet homme libre qui devait désormais produire un carnet de travail sous peine de service militaire ou de travail forcé dans une ferme. Les hommes politiques argentins, dans leur course au développement économique, laissèrent ainsi sur le bord de la route le gaucho, qui représente encore l’archétype du courage et de la force, un parangon de fidélité et de hardiesse. Son mythe est ancré dans la société argentine, où dire de quelqu’un qu’il est gaucho est un véritable compliment. Aujourd’hui sédentarisé dans les estancias, le gaucho a malgré tout su conserver les valeurs ancestrales de bonté, de solidarité et d’hospitalité.
Je me sentais peu à peu devenir l’un de ces hommes. Je commençai par jeter ma selle de randonnée et mes harnachements apportés d’Europe et me procurai un recado, cette selle argentine surmontée d’une épaisse peau de mouton. Mes nouvelles brides étaient faites de cuir de vache cru, travaillé par les gauchos eux-mêmes. Ma tenue vestimentaire aussi changea du tout au tout. Je devins un mélange de gaucho, de cow-boy et de gardian français : un homme de cheval. Mes bêtes avaient façonné ma transformation. Je savais que je n’irais plus vers le nord. Adieu l’Alaska ! Au diable l’Amérique centrale ! Pourquoi aller plus loin quand le bonheur est si proche ? Je passai désormais la plupart de mes autres voyages à me rendre de ferme en ferme, toujours à cheval, pour aider à la tonte des moutons, au marquage des veaux, à la conduite du bétail des terres d’hiver aux terres d’estives. Dans ma tête germait peu à peu une idée : avoir moi aussi un petit lopin au paradis. Mais ce n’est pas facile dans une région où tout se vend par lot de 10 000 hectares minimum et où aucun propriétaire ne consent à en vendre ne serait-ce qu’une centaine. Je ne baissai pas les bras pour autant.

Une vie métamorphosée


En France, où je ne rentrais plus que pour des raisons professionnelles et sentimentales, mon mode de vie avait basculé. Tout en gardant à Paris un bureau-musée, où j’accueillais mes clients entre deux peaux de renards, quelques crânes de vaches, un Remington et une collection de vieux couteaux, je partis vivre en Auvergne où une randonnée avait conduit mes pas vers un buron perché dans la montagne. J’y suis entouré de milliers d’hectares de pâtures, dans lesquelles paissent tranquillement des vaches avec leurs veaux durant la douce saison. Pas un voisin à l’horizon, pas un poteau électrique qui gêne ma vue ou m’apporte quelque énergie. C’est la Patagonie que je me suis inventée en France. En bon gaucho, il me fallait des chevaux. J’en ai acquis deux, avec lesquels je pars toujours au petit matin faire le tour des troupeaux qui appartiennent à de riches aveyronnais. Tout cavalier se doit aussi d’avoir un chien, fidèle compagnon de travail : ce sera Pampa, un superbe border collie qui m’accompagne depuis dans mes voyages.
Le voyage à cheval peut s’envisager de différentes façons. L’une, sportive, où il s’agit de parcourir au moins 50 kilomètres par jour, en ne déviant point de l’objectif et en ne se ménageant qu’une journée de repos par semaine. Ce fut ma première approche de la Patagonie. L’autre, plus nonchalante, plus curieuse aussi, consiste à prendre son temps, à s’arrêter une quinzaine de jours, voire un mois si l’accueil est bon et l’entente cordiale. C’est ainsi que j’ai voyagé dès mon deuxième séjour. C’est grâce à ce choix, fait parfois par paresse, que j’ai pu partager pleinement la vie des gauchos et me perfectionner dans l’art de manier le lasso, de conduire le bétail durant plusieurs jours, de marquer les poulains au fer rouge… À travers les dix-huit mois déjà passés à leurs côtés avec mes chevaux et Pampa, je ne compte plus les cavalcades effrénées à flanc de Cordillère pour rassembler les juments sauvages jusqu’au corral, ni les dizaines de milliers de moutons poussés aux hangars de tonte pour les y débarrasser de leur laine épaisse. Tout cela, je le dois à mes chevaux qui m’ont permis de trouver ma place, de me sentir en harmonie avec moi-même et avec une nature parfois rude, mais hors du commun. Grâce à eux, et à la volonté de sortir du cadre dans lequel j’étais confiné à mes débuts, j’ai découvert un monde nouveau dont j’ignorais jusqu’à l’existence.
Voyager à cheval, c’est aimer ses chevaux et pas seulement les considérer comme un simple moyen de transport. C’est être pris d’angoisse quand, le soir approchant, aucune zone suffisamment herbeuse ne se dessine à l’horizon, et qu’il faut rebrousser chemin pour rejoindre quelques brins d’herbe aperçus une heure auparavant. C’est veiller à la bonne santé de ses montures, à ce qu’elles ne se blessent pas, mais aussi à ce qu’elles gardent l’envie d’avancer. Le déplacement et le cheminement sont liés, dans leur tête, à la recherche de meilleurs pâturages. C’est en guide et en chef du troupeau que l’on doit s’imposer, et il est important de savoir s’arrêter, même peu de temps, quand l’herbe est tendre.
Au début de mes voyages, j’ai parfois utilisé la force à l’encontre de mes chevaux lorsqu’ils refusaient de franchir un passage délicat. Même si ce moyen m’a permis de parvenir à mes fins, je l’ai ensuite regretté, car l’animal vous considère alors comme une brute et un prédateur. J’ai toujours eu moins de mal avec ma jument, qui me laisse facilement l’approcher, qu’avec Captain, qui fut certainement violenté au débourrage et en est resté distant, voire fuyant. Aguerri depuis peu aux méthodes des chuchoteurs, que je pratiquais intuitivement sans les connaître, je les trouve nettement plus douces et efficaces que celles de la plupart des gauchos qui aboutissent le plus souvent à « casser » le cheval.
De deux chevaux, je suis passé aujourd’hui à une trentaine, achetés successivement pour me constituer un vrai troupeau. Colebra m’a donné quatre beaux poulains, dont deux que je monte déjà. J’aime me déplacer avec une demi-douzaine de mes animaux, et consacre maintenant une grande partie de mon temps au dressage. Bientôt, je pourrai les rassembler dans ma propre estancia, celle que je souhaite faire revivre en donnant une place prioritaire au cheval. Bientôt, je les mènerai d’un bon pas vers les beaux pâturages de ma nouvelle ferme.

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