Le monde amérindien d’Antoine Tzapoff

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Antoine Tzapoff peint depuis trente ans, avec un immense souci ethnographique, les Indiens d’Amérique du Nord, à l’étude desquels il a dédié sa vie.


C’est au cœur du quartier de Montparnasse, à Paris où il est né en 1945, qu’Antoine Tzapoff peint depuis trois décennies les Indiens d’Amérique du Nord. Son atelier n’a rien à voir avec les immeubles Arts-Déco où œuvrèrent les surréalistes des années 1920 à quelques pas de là, ni avec la vaste entreprise de Victor Vasarely pour laquelle il a réalisé pendant douze ans de très nombreuses toiles cinétiques. Non, Antoine Tzapoff peint dans son propre appartement, au milieu des catalogues d’exposition, des ouvrages d’ethnographie et des objets rapportés de ses voyages. Le peintre ne se tient pas debout devant un chevalet, mais se penche sur son plan de travail qu’éclaire une simple lampe ; à sa gauche, une palette rudimentaire – d’écolier presque –, deux gobelets, trois pinceaux. C’est là que l’homme au front haut, aux yeux profonds et parfois tristes, à la stature imposante, vibre d’une passion dévorante, exclusive : représenter l’Amérindien au faîte de son identité, dans l’acmé de sa beauté et de la magnificence de ses parures. Les poses sont hiératiques, les couleurs violentes : rouge vermillon des peintures de guerre, ocre de la peau, bleu sombre des ciels couverts, noir des fourrures et des tuniques. Les compositions sont rigoureuses, plutôt sobres quoique l’artiste représente ses sujets avec une précision de détails qui pourrait rivaliser avec celle des primitifs flamands. Ici, la cotonnade autour des reins du coureur tarahumara ou le collier de griffes de grizzly d’un Ioway ; là, les ornements de poitrine d’un Séminole, la coiffe en plumes de paon des Iroquois, les gorgerins, heaumes ou masques des Tlingit, vêtus de la fameuse couverture chilkat ; ailleurs, l’armure télescopique en peau de morse des Yupik de la mer de Béring ou le couvre-chef à visière des Aléoutes. Antoine Tzapoff est capable de dater tous les éléments des costumes et même de préciser leur provenance respective ; il les connaît d’autant mieux qu’il a retrouvé leurs techniques de fabrication. Il sait aussi bien tresser les piquants de porc-épic et les teindre de garance ou d’indigo que coudre les peaux des mocassins.

L’origine de cette passion remonte à l’enfance. Au sortir de la guerre, le père d’Antoine Tzapoff, qui avait refusé de poursuivre sa carrière à la Banque de France pendant l’Occupation, devient veilleur de nuit sur des chantiers de construction. Dans le 27 mètres carrés de la rue d’Assas, le jour durant, cet homme plutôt âgé, qui a été officier pendant la guerre russo-japonaise puis dans l’armée de Wrangel, se repose, aussi l’enfant timide et introverti doit-il jouer avec son frère et sa sœur sans faire de bruit. Quoi de plus silencieux que des crayons qui courent sur le papier ? « À 4 ans, je peignais déjà des Indiens et des Mickey, influencé que j’étais par les illustrés qui, plutôt que les magazines de charme, ornaient alors les kiosques à journaux. » Et la mère, mi-vosgienne mi-alsacienne, du jeune Antoine, l’emmène souvent au Louvre. Très vite, il est fasciné par les immenses scènes dans lesquelles il a l’impression d’entrer : Les Noces de Cana de Véronèse ou le Champ de bataille d’Eylau d’Antoine Gros. Splendeur des marbres et des brocarts d’un côté, rendu de la neige et pathétique de l’autre. À 16 ans, il part marcher dans la Vanoise avec un ami et nomadise comme un Indien, tenaillé par la faim, transi par la pluie, dormant le jour quand il fait trop froid la nuit. « Au retour, j’ai intégré une école de dessin puis ai poursuivi un cursus aux Arts appliqués, mais très vite j’ai été en butte au conformisme et aux stéréotypes picturaux de mes professeurs. » À 20 ans, il entre au service de Victor Vasarely pour venir en aide à ses parents. À la mort de son père en 1976, il revient à ses amours – l’art figuratif et non plus optique –, et à ses thèmes – le portrait de Geronimo chez lui plutôt que celui de Pompidou sur la façade du centre Beaubourg.

Rendu à son inspiration personnelle, l’artiste se met à produire. Des Indiens des Plaines d’abord, à la tête emplumée, de ceux qu’on verra sur les affiches des galeries parisiennes Duperrier et Blondel où, très vite, il expose régulièrement. Dès 1977, ses œuvres figurent à Santa Fe, au Nouveau-Mexique, à l’initiative du fameux marchand d’art Larry Franck qui lui affirme qu’il pourra devenir le nouveau George Catlin, ce dessinateur américain qui, au milieu du XIXe siècle, immortalisa les Indiens. En décembre 1981, chez un galeriste, Antoine Tzapoff rencontre María Felix, qui lui commande un portrait d’elle. Excentrique mécène, la célèbre actrice mexicaine l’épaule afin de faire connaître son art d’un bout à l’autre du pays, dans le cadre d’expositions qui drainent des centaines de milliers de visiteurs. Leur complicité se poursuivra jusqu’à sa mort en 2002, avant qu’Antoine Tzapoff ne s’en revienne en France où le succès est aussi au rendez-vous. « Régulièrement, en feuilletant les magazines, je retrouve certaines de mes toiles dans les intérieurs de personnalités aussi diverses que Kenzo, Mario Luraschi et Yves Berger. » Mais le succès a une contrepartie pour un peintre qui a ses aficionados et a toujours travaillé sur commande. Tout d’abord, il n’est plus maître du choix des sujets. Lui qui a représenté des Scythes et des Maoris, des guerriers vikings et des samouraïs nippons, se sent parfois cantonné aux Peaux-Rouges dans la force de l’âge : « Un Geronimo un peu empâté et fatigué que j’avais réalisé a mis trois ans à se vendre ! », déplore-t-il. De plus, alors que le peintre recherche à présent une plus grande intériorité, il est le plus souvent sollicité pour des portraits où la richesse du costume prévaut sur l’intensité du regard ou l’expression des sentiments. Enfin, bien sûr, ce sont les Indiens les plus emblématiques de la confrontation avec les Blancs qui lui sont demandés, tantôt les Crows, alliés des yankees, tantôt les Apaches, leurs plus farouches ennemis.

Toutefois, la difficulté majeure que rencontre le peintre ethnographe se situe davantage au plan intellectuel qu’artistique. Sa lutte contre les idées reçues sur les Amérindiens lui a parfois valu d’être ostracisé dans le cadre d’expositions institutionnelles à travers l’Europe. Il croit davantage au droit des peuples qu’aux droits de l’homme. Et puis, pour avoir lu des milliers de pages à leur sujet, il sait que les Indiens ne vivaient pas plus en harmonie avec leur milieu qu’avec leurs frères. Il connaît le rôle prépondérant que la guerre jouait dans leurs sociétés, où tout membre de société guerrière était en réalité plus ou moins contraint de mourir au combat, où tout groupe devenu puissant et trop nombreux éclatait en factions destinées à s’opposer tôt ou tard entre elles. Il connaît la cruauté du scalp et l’asservissement des femmes et des enfants à l’ordre guerrier. Et, en dépit de l’immense nostalgie pour l’Éden américain qui imprègne son œuvre, il pense que l’homme blanc a davantage mis en œuvre une politique d’acculturation que d’extermination. Quant aux Hurons de la Nouvelle-France, ils combattaient davantage les Ojibwés et les Iroquois que les Anglais.

Si l’artiste regrette de ne plus guère fréquenter la forêt boréale comme il le faisait à chacun de ses séjours en Amérique, de ne plus y quérir les ressources en matériaux et en teintures qui lui permettaient d’approfondir les techniques ancestrales de fabrication, il a surtout le sentiment de ne pas avoir encore réussi à traduire la complexité de l’âme indienne aussi bien qu’il est parvenu à représenter la diversité des traditions culturelles du Nouveau Monde. Cette âme en proie à la poignante nostalgie d’un monde disparu est celle d’Antoine Tzapoff face à notre monde qui s’uniformise et, pire que tout pour un peintre, perd jusqu’à ses couleurs.

Portrait rédigé par : Émeric Fisset
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