Clipperton ou l’île de la Passion

Tête d’épingle sur une carte, Clipperton est un atoll inhabité du Pacifique. Si ses dimensions sont modestes (7 km2) et son isolement presque total, l’île est un paradis pour les oiseaux marins et les crabes terrestres mais un enfer pour l’homme : toutes ses tentatives d’implantation ont été vouées à l’échec. Aujourd’hui, seuls « les gars de la Marine » rendent régulièrement visite à ce caillou du Pacifique, propriété définitive de la France depuis 1931. Embarqué sur la frégate de surveillance Prairial, le reporter Stéphane Dugast s’est laissé envoûter par cette île mystérieuse.


La peinture blanche s’est écaillée. Des graffitis en espagnol ont fleuri. La plaque en cuivre commémorant le dernier passage de la frégate de la Marine nationale Latouche-Tréville a disparu. Pourtant scellée dans le béton, elle a été arrachée. On a également attaqué au burin la stèle sur l’un de ses flancs. Comme une entaille sur le symbole de la propriété française de cette île du Pacifique. Seule consolation pour les marins débarqués depuis une poignée de minutes : la vue imprenable depuis la stèle. Juchés sur le promontoire en pierres, les marins de la frégate Prairial peuvent prendre la mesure du caractère sauvage et mystérieux de cette terre, à 1 500 kilomètres à vol d’oiseau de Mexico. Tout autour d’eux, l’océan à perte d’horizon seulement bouché par une cocoteraie au sud-ouest et une masse rocheuse blanche et noire tout au sud. Au centre de l’atoll, les eaux du lagon sont calmes et verdâtres. J’ai beau connaître déjà ce curieux paysage puisque c’est ma deuxième visite sur ce « bout de France », la magie opère. L’île de Clipperton m’envoûte toujours. Comme lors du survol de reconnaissance que j’ai effectué en hélicoptère trois heures auparavant…
La frégate Prairial n’est plus qu’un point gris qui croise à proximité d’un atoll perdu dans l’immensité du Pacifique. Même si le plafond nuageux est plutôt bas, le spectacle étonne. Vue du ciel, Clipperton se dévoile sous un nouveau visage. Autour d’un lagon d’eau douce en forme d’ellipse de 3 kilomètres sur 2, une étroite bande de terre, aux teintes jaunes et grises, constituée de corail mort. Plantés sur cette ceinture corallienne, quelques rares cocotiers. Une masse rocheuse comme sortie de nulle part. Des eaux couleurs émeraude et azur autour. Au centre, un lagon aux teintes verdâtres et bleu marine. Depuis l’hélicoptère, on devine même la géographie sous-marine et comme de profondes cheminées à l’intérieur du lagon. Un coup d’œil sur la carte de l’île. Ces « cheminées », au nombre de six, sont répertoriées comme des trous sans fond, dont le plus profond atteindrait 90 mètres. D’après une légende, le diable s’y cacherait ! Clipperton ne serait donc pas un véritable atoll mais bien les restes d’un volcan émergé, situé sur une chaîne montagneuse sous-marine qui se serait effondrée et que les vents, les cyclones et l’océan auraient érodée au fil des siècles.
À bord de l’hélicoptère de la Marine, pendant ce survol de reconnaissance, on entendrait presque une mouche voler ! Assis sur ma gauche, l’explorateur Jean-Louis Étienne. Ses yeux sont ronds comme des billes. À ma droite, le « bosco » (le chef des manœuvres) du Prairial compare ce qu’il voit avec le plan qu’il tient dans sa main droite. Appareil photo en main et caméra vidéo numérique en bandoulière, je mitraille l’île sous tous les angles. À cause de la porte latérale ouverte et des vibrations de l’hélicoptère, il est difficile d’assurer de bonnes prises de vues. Je « shoote » quand même, en jonglant entre mon boîtier photo et la caméra. Dans le feu de l’action, ma ceinture s’est détachée. Le mécanicien assis en face de moi n’a rien vu. Tant pis ; je continue de me tortiller sur mon siège pour assurer les meilleures images et immortaliser l’instant. Alors que nous procédons à notre dernier survol, le soleil perce l’épaisse masse nuageuse. L’atoll se pare de ses plus beaux atours et scintille de mille feux. À des centaines de pieds du sol, il dévoile sa rudesse et sa magie. Forteresse inabordable depuis la mer à cause de la barrière de brisants qui la ceinture, Clipperton est le symbole même d’une insularité absolue. Une « terre océane » à la fois fragile, perdue au milieu du plus grand océan de la planète, et sauvage, capable de résister aux assauts répétés de l’océan et de sa cohorte de cyclones particulièrement dévastateurs. Clipperton est assurément une parenthèse à l’intérieur du monde.

Un écosystème unique et menacé


Dans cette forteresse bien gardée et difficile d’accès par la mer, les « habitants » de Clipperton sont donc rarement troublés. Terre inhabitée par l’homme, l’île est colonisée par des milliers d’oiseaux migrateurs et des crabes terrestres. Lorsque l’on se promène à pied sur l’atoll, le ballet aérien des sternes et des fous de Bassan est majestueux. Ces oiseaux marins ne semblent guère s’émouvoir de la présence de nouveaux intrus sur leur territoire. On estime la population des fous masqués, la principale espèce de l’île, à plus de 75 000 individus.
Au ras des pâquerettes, c’est une autre histoire. Les crabes terrestres à la robe orangée pullulent. À l’œil nu, il est pourtant difficile d’évaluer leur nombre tant ces crabes de type polynésien (appelés tupa) sont éparpillés sur l’île et vivent cachés, à l’ombre, dans les aspérités du sol corallien. D’après des observations scientifiques datant de la fin des années 1960, il y aurait là dix crabes au mètre carré ! À ma précédente visite sur l’atoll en 2001, j’avais dû renoncer à les observer de près tant leurs pinces me faisaient mal aux doigts à chaque fois que j’essayais d’en saisir un. Ces tupa ne sont pourtant pas plus gros que mon poing ! Très voraces et sans prédateurs, les crabes de Clipperton sont omnivores mais semblent toutefois cohabiter avec les milliers d’oiseaux marins qui nichent sur l’atoll. Les oiseaux sont même au service des crustacés : sur deux œufs pondus, un est réservé aux crabes ! Autre curiosité des lieux, les plages jonchées de détritus et d’ordures. Courants marins et tempêtes déposent sur les plages de cet atoll en eaux fermées – jadis ouvert par deux passes, le lagon est désormais clos et ne communique plus avec la mer – ses « offrandes » indésirables : chaussures, bouteilles, cordages, pièces métalliques, bidons d’huile et d’essence… La liste des objets trouvés est longue à dresser tant l’île est devenue un réceptacle de déchets humains. Lors de mon tour de l’île, j’ai même découvert un téléviseur et un scooter des mers quasi intact !
Royaume des oiseaux marins et des crabes, Clipperton est un laboratoire géologique et biologique unique d’après les scientifiques. Cette réserve naturelle est pourtant menacée par l’homme qui n’y habite pas. À l’instar des îles Saint-Paul, Crozet, Kerguelen dans les mers australes ou des îles du canal de Mozambique dans l’océan Indien, elle est une terre d’exception. Ces possessions françaises d’outre-mer peuvent constituer dans le futur des zones test sur l’évolution de l’environnement planétaire et des océans. Mais pour l’instant, rien n’est fait pour protéger ce joyau du Pacifique.
Faire le tour complet de l’atoll n’est pas une promenade de santé. Les 12 kilomètres sont rendus pénibles par le sol corallien meuble, les températures avoisinant les 35 °C et un taux d’humidité proche de 95 %. Heureusement, un vent marin du large rafraîchit les esprits… Pendant cette balade de quatre heures et demie sur l’atoll surgit régulièrement la silhouette furtive du Prairial. La frégate de la Marine multiplie les « rails » de surveillance devant cette île du bout du monde. Par moments, j’ai l’impression que le bateau gris flotte sur l’atoll. La plus petite des possessions françaises et les eaux avoisinantes sont étroitement surveillées par les marins. À chaque passage d’un bâtiment de la Marine nationale dans les parages (tous les deux ou trois ans environ), les marins font escale pour affirmer la souveraineté française. Invariablement, ils rénovent la stèle et font le « tour du propriétaire » afin de dresser un rapport qui sera transmis au haut-commissaire de la Polynésie française dont dépend administrativement Clipperton. Les navires de la Royale surveillent également les environs. D’après le droit international maritime, dans un rayon de 200 milles nautiques (environ 360 kilomètres), la France bénéficie en effet d’une zone économique exclusive (ZEE). Quasiment aussi grande que la métropole, cette aire de plus de 435 000 km2 est située dans des eaux parmi les plus riches au monde en thons. De quoi attirer les convoitises des pêcheurs de toutes nationalités. Normalement, pour pêcher dans ces eaux territoriales, il faut obtenir un permis auprès des autorités françaises basées à Tahiti, dont dépend Clipperton. Rares, voire inexistants, sont les permis de pêche accordés par la France. Pourtant, à chaque visite, la Royale intercepte des navires en infraction dans la ZEE. Au petit matin, juste avant notre arrivée, deux bateaux de pêche sportive immatriculés à San Diego en Californie n’étaient pas en règle. Mais les marins français les ont laissés filer. Officiellement, les quantités pêchées étaient négligeables. Officieusement, les relations diplomatiques entre les États-Unis et la France étaient, à ce moment-là, très tendues…

Les anciens de Clipperton


Tandis que les marins continuent de rénover la stèle avant de la repeindre en blanc, Jean-Louis Étienne débute son exploration de l’île. Je le suis comme une ombre. Cap au sud vers le rocher. Mais auparavant, halte à la cocoteraie. L’aventurier explore minutieusement la zone jonchée de noix de coco pourries et de déchets. Des vestiges d’occupation humaine nous intriguent. Il ne reste pourtant pas grand-chose du camp des missions dites « Bougainville ». Des pans de mur effondrés. Les toits des baraquements et édifices réalisés trente-huit ans plus tôt se sont envolés. Restent deux citernes d’eau brinquebalantes et une cuvette de W.-C. intacte alors qu’autour les cyclones ont tout balayé. C’est là qu’ont vécu les seuls habitants français de l’atoll entre 1966 et 1969. À l’époque, leurs missions étaient classées « secret Défense ». En pénétrant plus profondément dans la cocoteraie, je me remémore ma rencontre avec quatre de ces robinsons dans un port breton.
Le décor est pittoresque. Façades blanches. Toitures en ardoises. Fenêtres entourées de blocs de granit. Volets bleus. Au mouillage dans le port de Doëlan, une flottille de fileyeurs, de caseyeurs et de ligneurs. En ce début d’été, le ciel est bleu, sans un nuage. Le soleil brille. Les hordes de touristes n’ont pas encore débarqué en Bretagne. Il fait bon vivre. Au café « Rive gauche », on a même sorti les chaises et les tables pour que les habitués profitent de ce beau temps en terrasse. Mais c’est à l’intérieur qu’il y a de l’animation. Paco et Tino, les deux briards du patron, ont beau encombrer l’entrée, le bistrot est plein. On trinque. On boit. On parle fort. Mes quatre anciens marins m’attendent. Penchés au-dessus d’un épais classeur qui contient des photos délavées par le temps, ils vont me raconter dans le détail leur séjour à Clipperton. C’était en 1969. Je bois leurs paroles. Je les enregistre et regarde attentivement leurs photos. Mes quatre robinsons seraient bien venus avec moi dans mes valises. De cette île où ils n’ont séjourné que quatre mois, ils me parlent pendant des heures. Les baraquements construits de leurs propres mains. Les crabes sauteurs verts. Les murènes que redoutaient les Tahitiens. La pêche à la langouste. Le fou de Bassan posé tous les matins sur l’antenne radio…
Fin des rêveries. Retour dans la cocoteraie délabrée. Le décalage entre la réalité et les photos des robinsons est saisissant. Avant de filer vers le rocher, Jean-Louis Étienne s’attarde dans cet endroit. C’est ici qu’il établira son camp de base lors de son prochain séjour. De mon côté, je continue mon exploration vers le rocher.

Un atoll sans histoire ?


L’histoire et les histoires qui ont émaillé la vie de cet atoll désolé me trottent dans la tête. Propriété définitive de la France depuis 1931, l’île a vécu bien des soubresauts avant et après. Découverte en 1711 par les frégates françaises La Princesse et La Découverte, les marins français la baptisent « île de la Passion » car ils la découvrent un vendredi saint. Quant aux cartes de l’époque, elles la mentionnent déjà sous l’appellation de Clipperton, du nom du flibustier anglais Clipperton (alias John Clippington) qui aurait caché sur l’île un trésor. Légende ? Seule certitude : en inventant de faux points avec des noms français, des cartographes étrangers vont tenter de s’approprier ce territoire qui gardera ainsi le nom de Clipperton jusqu’à nos jours. Ce petit bout de terre tombera dans les oubliettes jusqu’à la prise de conscience, au XIXe siècle, des richesses en phosphate de certaines îles du Pacifique. Ainsi, le lieutenant de vaisseau Le Coat de Kerveguen doit prendre possession de l’île, le 22 novembre 1858, au nom de l’empereur Napoléon III. Mais le projet échoue. Les Français s’en désintéresseront une nouvelle fois jusqu’à son occupation par des Mexicains, en 1897. En 1906, une garnison habite l’atoll, suscitant des protestations et de nombreux échanges de notes diplomatiques. La France et le Mexique soumettent leur litige à l’arbitrage du roi d’Italie Victor-Emmanuel III. En attendant sa décision, les militaires mexicains et leur famille restent sur l’île. Un phare est même construit en haut du rocher qui culmine à 29 mètres. La colonie sera régulièrement ravitaillée par des bateaux jusqu’en 1914. À cause de la révolution mexicaine, une tragédie terrible va se dérouler. Laissée à l’abandon, la garnison est décimée par le scorbut. En mai 1915, les rares hommes valides tentent de rejoindre le Mexique en canot mais ils font naufrage. Restent alors sur l’île les femmes et les enfants tyrannisés par Alvarez, le gardien du phare. Ce « roi de Clipperton » est assassiné à coups de marteau le jour où le Yorktown, un croiseur américain, découvre l’île et ceux qu’on allait baptiser « les oubliés de Clipperton ». Aucun vestige de cet épisode cruel de l’île ne subsiste aujourd’hui. Les cyclones ont tout balayé. Pourtant, près du rocher, je sens comme une présence. La nuit va bientôt tomber. L’atmosphère est mystérieuse et inquiétante. Les crabes sortent de leurs « tanières » et grouillent sur le platier. Les oiseaux marins continuent, imperturbables, leurs étranges ballets aériens. Leur grand nombre, leurs ombres menaçantes et tournoyantes font penser à un bal de vampires. Plongé dans l’obscurité, l’atoll est encore plus sauvage et inhospitalier. Comme si les fantômes du passé allaient surgir d’un moment à l’autre. L’île de la Passion dévoile décidément ses secrets au compte-gouttes…

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