À pied à travers la Mongolie (I)

Marc Alaux et Laurent Barroo ont traversé en 2001 la Mongolie d’est en ouest.


1. Là où l’âme mongole se perd


L’entrée dans la cité d’Oulan-Bator s’est faite plus rapidement que nous ne nous y attendions, entassés dans un taxi sans suspension avec deux amis mongols et au moins cent trente kilos de bagages. Partout, des bâtisses de l’aéroport – datant de 1958 – au centre-ville, les vestiges d’un passé fier et belliqueux interpellent le voyageur. Avant de tomber nez à nez avec la menaçante statue équestre de la place centrale, il se heurte à un char T-34, peut-être l’un de ceux livrés par la Mongolie à l’URSS en guerre contre l’Allemagne nazie ? De même, les vastes bâtiments de la capitale lui font avoir une pensée pour les prisonniers nippons ayant pris part, après leur capture en 1939 à la bataille de Khalkhiin-Gol (dans l’est du pays), à leur construction. Nous abordons l’urbanisme d’Oulan-Bator comme un puzzle, calmement, méticuleusement, conscients que la découverte sera longue et fatigante. Les avenues paraissent sans fin ; la langue, l’écriture, l’architecture, la conduite semblent bien éloignées de ce que nous tenons pour du raffinement.
Mais déjà, avec l’aide de nos amis, nous ajustons les premières pièces du puzzle. Un motif apparaît et la quête d’un nouvel élément du jeu reprend. Oulan-Bator est une ville moderne mais pauvre, électronique mais pathétique. Les plaques d’égout manquent au coin des rues (une surprise pour touristes distraits ?), les routes sont aussi dangereuses que des pistes de montagne, des conduites géantes d’eau ou de gaz, parfois éventrées, sortent de terre comme les veines tranchées d’un membre à la chair morte. Plus loin, les « gamins des rues », qu’aucune main paternelle ne retient ni ne corrige, promènent leurs puces sur le ciment défoncé de places sans âme. Gueules noires ébouriffées, marquées par les coups et le froid, où brillent deux yeux explosés par les pleurs et la colle. Ces enfants clochards seraient deux mille, traînant en bandes, s’entassant, grouillant, survivant ou s’échappant par les égouts.
Oulan-Bator serait-elle une capitale au temps de gloire révolu, destinée à redevenir l’Ourga du début du siècle ? L’Ourga où des meutes de chiens errants dévoraient les cadavres abandonnés aux portes de la ville ? C’est douteux. Certes le béton et l’angle droit, fiers représentants de l’ère soviétique, ont vécu mais la capitale mongole rebondit. De nombreux chantiers de construction viennent renouveler l’espoir qu’a le centre-ville de s’offrir un nouveau visage. La culture trouve aussi sa place dans un tel renouveau. Le musée Lénine, après avoir servi de nef à une église baptiste, se voit reconverti en discothèque où les adolescents oublient leurs soucis autour du buste du grand homme chauve de la révolution bolchevique. Et, même s’il existe un décalage entre les besoins des habitants et les réponses inadaptées d’un système obsolète, la jeunesse et sa vitalité laissent entrevoir un avenir plus radieux.


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