À pied à travers la Mongolie (I)

Marc Alaux et Laurent Barroo ont traversé en 2001 la Mongolie d’est en ouest.


11. D’Arvaïkheer à Khujirt : Naadam, le jour des femmes


Est-ce un mirage dû à la chaleur ou l’impatience qui fait ainsi trembler l’assemblée ? Sous le soleil de midi, au pied du mont sacré, devant la population de Khujirt, dans un concert de hennissements, de cris d’enfants et de musique traditionnelle au tempo accéléré par une sono défaillante, les athlètes entrent en piste. Le torse bombé dominé par une tête haute, les bras battant l’air à la façon des ailes d’un rapace, ils entament une danse, la lourde danse de l’aigle prenant son envol. Hauts parleurs et canailles se taisent. On n’entend plus que la présentation des lutteurs et le ierööl chantonné par les arbitres. Même l’œil équin est attiré par ces silhouettes qui, déjà, se font face par paire, sans catégorie de poids, et se campent sur des jambes dont la largeur fait penser à de grossiers billots de bois. Le regard des mâles présents devient envieux, celui des femmes se fait admiratif. Au centre de l’enceinte rectangulaire, au coin de laquelle claque la toile des tentes blanches et bleues, va se jouer l’honneur des familles des environs. Là vont s’affronter des hommes dans un déchaînement d’énergie animale et de techniques guerrières ; là renaissent les lois de l’arène. Ce ne sont plus des mains qui arment les bras des combattants, fiers descendants des soldats d’antan, mais des serres cherchant à saisir, tordre, tirer et arracher du sol. Elles cinglent l’air pour trouver leur proie et s’enfoncer dans ses chairs. Un pied se place, avance, recule puis avance et avance encore. Une hanche percute un ventre dans un violent mouvement rotatif. Et déjà, celui qui croyait balayer son adversaire tel un fétu de paille voit son corps retourné faucher l’air et battre la poussière. La foule retient une clameur. Dans un geste, qui n’est pas sans rappeler l’humiliation subie par l’armée romaine aux Fourches caudines, le perdant passe sous le bras droit du vainqueur.
La lutte serait pratiquée par les nomades des steppes d’Asie centrale depuis au moins sept millénaires. Art martial caractéristique d’une société mongole attachée à des valeurs qui lui font parfois ignorer un présent difficile au profit d’un passé glorieux, la lutte reste un moyen de renforcer la cohésion nationale en faisant éclore de véritables héros au sein des provinces. Cette activité est progressivement devenue l’épreuve sportive reine de la fête nationale, le Naadam. Il y a quatre-vingts ans en effet, en 1921, les révolutionnaires mongols épaulés par des troupes soviétiques arrachaient Ourga des mains des armées blanches et, trois ans plus tard, le 11 juillet 1924, promulguaient la République populaire de Mongolie. Cette date du 11 juillet est devenue celle de la fête nationale.
Quiconque a vu les femmes de Khujirt comparera leur beauté à celle des fées de son enfance. L’esprit toujours plein de leurs charmes, j’éprouve de la peine à quitter cette bourgade où le destin ne me ramènera probablement pas. L’emplacement où, hier, se déroulaient les tournois de lutte et les courses de chevaux du Naadam, est désert. Toutes proches, les tombes à dalles de l’âge du fer, pillées, souillées, retrouvent leur silence désolant. Les hommes cuvent la vodka, les femmes sont retournées sous la yourte. Toutes ? Une seule galope encore mais ce n’est pas la steppe que foule son cheval, c’est ma mémoire. À l’ombre d’un chapeau à la paille aussi finement tressée que sa longue chevelure, l’amazone allait bon train sur sa monture, fendant la masse des autres cavaliers. Autour d’elle, hommes, bêtes et dieux n’étaient plus qu’ombres. Dans ma direction, elle lançait son cheval dont la charge allait me convaincre qu’on contait ici fleurette bien différemment de chez nous. Du choc, je ne retirai aucune blessure hormis un cœur brisé. Mais sans pitié pour le fantassin désarmé que j’étais, la douce m’acheva d’un renversant sourire de reine avant de disparaître dans un nuage de poussière et de bonheur. Naadam, seul jour de l’année où la liberté fait connaître aux femmes ses plus doux aspects. Le mode de vie nomade en Mongolie est souvent idéalisé. Cependant, pour une Occidentale, la condition féminine y recèle pour le moins des lacunes. L’adolescence s’arrête tôt – certaines Kazakhes seraient mariées à 14 ans – et la jeune épouse a vite les bras chargés de bambins affamés. On lui souhaite d’ailleurs un enfant par an. Selon nos critères, le statut de belle-fille n’est guère enviable : les beaux-parents surveillent ses faits et gestes, la voulant obéissante, attentive et appliquée. Sa place, à droite de l’entrée dans la yourte, n’a rien d’honorifique. Levée avant les autres, elle allume le feu dans l’âtre et chauffe le thé. Le repas préparé et les enfants réveillés, il lui faut tout au long de la journée traire juments, brebis, chèvres et vaches, ramasser l’argal (crottin séché servant de combustible), broder et coudre, nettoyer et réparer, allaiter et, sans cesse, faire et refaire du thé. Les autres dorment lorsqu’elle regagne enfin sa couche. Pour elle, la Mongolie n’est pas un paradis sous le ciel bleu.


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