Un séjour en Guinée

     


Michel Tendil a séjourné à Conakry, en Guinée, où il a travaillé pour le Programme alimentaire mondial des Nations unies.


5. Doucky, le paradis retrouvé des Peuls


« Allah u akbar. La illaha il alla… Il est 5 h 04. » Amusant mélange de spirituel et de « temporel ». Sur l’unique lit de paillasse de la case, le réveil est difficile et engourdi. Mais après des mois passés dans l’infecte Conakry, Doucky apparaît ce matin comme un rêve éveillé. L’air est frais. Les premières lueurs du jour lèvent un voile vaporeux sur un jardin de Pomone avec des orangers, des citronniers, des bananiers, des manguiers, des poinsettias… Une multitude de couleurs où émergent çà et là des toits de chaume fumants.
Doucky est perdu à 1 200 mètres d’altitude, dans les confins du Fouta Djalon, une région montagneuse habitée par les bergers peuls venus de loin, très loin, par-delà le Sahara. D’où exactement ? Nul ne le sait. Eux parlent d’une contrée mythique, un paradis perdu, le pays de Heli et Yoyo où, dit-on, l’eau coulait à profusion. Poussés par l’harmattan, ils ont, au gré de leurs errances, atteint le Fouta Djalon où ils se sont sédentarisés il y a cinq cents ans. Puis, après deux siècles de bon voisinage, ils en ont chassé les cultivateurs djalonkés. Comme si Sitaligui, héros nomade des contes peuls, était venu venger Abel.
Hassan arrive avec l’énergie d’une pile. Il doit déjà en être à son troisième café. « N’Djarama ! Tanalaton ? » C’est un petit homme au teint clair, vêtu d’un ciré jaune qu’il ne quitte que pour dormir. Sans doute un souvenir de ses sept années passées en mer. S’il est né en Sierra Leone en 1962, l’âme vagabonde des Peuls n’est venue le titiller qu’à l’âge de 20 ans. Il met alors les bouts et s’en va parcourir le monde : la Mauritanie, le Maroc, les Canaries, la Norvège. Plus tard, la terre des ancêtres l’appelle et il s’installe à Doucky, auprès de ses aïeux. Il sillonne la région à pied, pour prodiguer des conseils médicaux de village en village. Il en connaît bientôt les moindres recoins. Alors il aménage deux modestes cases pour accueillir les voyageurs de passage et s’improvise guide. « Je suis heureux ici, avec ma femme, mes deux enfants, mes collines », raconte-t-il dans son pidgin maison, fait de peul, d’anglais, de français et d’espagnol.
De son pas élastique, Hassan ouvre le chemin et nous conduit aux falaises. Le village est situé au bord d’un immense canyon haut de 400 mètres, qui s’étire à l’infini le long de la rivière Kokoulo. On dit du Fouta qu’il est le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest, donnant naissance à quantité de fleuves, dont le Niger et le Sénégal. Ici, l’expression prend sa véritable mesure. L’eau sourd de toutes parts et tombe en cataractes gigantesques. Elle a patiemment façonné les montagnes de grès pour en faire d’énormes sculptures. À l’ouest du village, la plaine est ainsi plantée d’un rocher en forme de champignon haut d’une centaine de mètres, le Tounti Bonodji, ou rocher de l’Hyène. Au sommet, une tribu de babouins nous narguent de leur museau hautain, aboyant comme des chiens. Et puis il y a ces vaches aux reins saillants qui paissent librement. Que serait le Peul sans elles ? « Dieu a l’univers tout entier, le Peul a des vaches, dit le poème. La savane a des éléphants, le Peul a des vaches. La falaise a des singes, le Peul a des vaches… »

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