Pour l’amour des Galápagos

Diane de Margerie est née à Paris, mais elle n’était pas destinée à conserver cet ancrage. Ses parents, diplomates, ont aussitôt déménagé à Berlin, où elle a passé les premières années de sa vie. Puis ils sont partis en poste à Londres ; elle s’y est retrouvée pensionnaire dans un couvent. Ce fut ensuite la Chine, pour une durée de huit ans. Elle y a fait ses études au lycée français, puis auprès des pères Leroy et Teilhard de Chardin. Rentrée en France, elle s’est inscrite en lettres à la Sorbonne. Mais le virus du voyage était pris et l’attrait des pays lointains n’allait plus la quitter. Elle vécut dix ans à Rome avec des séjours en Sicile et en Sardaigne, épousa un Napolitain avant de rejoindre la France dans les années 1960. Trop à l’étroit dans son appartement parisien, elle s’installe alors en Beauce, où elle vit depuis vingt-cinq ans. Sa maison fait face à la grande rosace du portail sud de la cathédrale de Chartres, et c’est dans ce cadre qu’elle puise son inspiration. La vocation d’écrivain de Diane de Margerie fut précoce. Dès l’âge de 6 ans, la plume la démangeait. Les carnets de notes qu’elle a remplis tout au long de sa vie, dès son adolescence, lui ont été précieux. C’est en partie là qu’elle a puisé la matière d’une vingtaine d’ouvrages. Le premier volet de son œuvre autobiographique (Le Ressouvenir, Flammarion, 1985) a reçu le prix Marcel Proust, et elle s’est vu décerner le prix Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre après avoir publié Maintenant en 2001, au Mercure de France. La dernière étape de son autobiographie, Isola, Retour des îles Galápagos (Pauvert, 2003), restitue le journal qu’elle a tenu durant l’hiver 2000.


Votre parcours vous a conduite à aborder plusieurs îles : l’Irlande, la Sicile, les Caraïbes, les Galápagos, les Antilles et Cheju, au sud de la Corée. Laquelle correspondrait le plus à ce que vous appelez « l’île intérieure » ?


Cela aurait pu être la Sicile. En effet, tout le monde vante les beautés de cette terre : Syracuse, les temples, les églises baroques. Mais lorsqu’on y vit, on découvre une autre réalité. La condition féminine notamment y est déplorable, et c’est bien difficile pour moi de vivre dans un pays où je ne puis m’identifier aux autres femmes. J’étais installée à Porto Palo, à cent kilomètres au sud de Syracuse, dans une maison moderne sans beauté. Elle était située sur une grande falaise, au-dessus d’une thonerie. J’ai appris par la suite que même les thons avaient dévié leur chemin… J’ai alors eu le sentiment que j’étais hors du lieu où je devais être, et que je n’aurais jamais de vie intérieure sur cette île.
J’ai en revanche beaucoup aimé la Sardaigne, où j’avais fait construire une maisonnette ronde qui ressemblait au temple du Ciel que j’avais admiré pendant toute mon enfance à Pékin. Les Sardes sont sobres, et les femmes superbes et fières. J’ai également apprécié l’île fabuleuse de Cheju, où l’on évolue dans un décor de peinture chinoise d’autrefois. Je me suis aussi trouvée à mon aise en Guadeloupe, dans ces paysages volcaniques que je qualifierais presque de dramatiques. La chaleur qui y règne est mon élément naturel : j’aime ne pas pouvoir distinguer la frontière entre l’air extérieur et mon être propre. Et puis il y a cette incomparable « musique de nuit » que font les crapauds. Quant aux Guadeloupéens, ils sont très inventifs, ils ont le goût des couleurs, des vêtements, des danses… Tout cela ressource et inspire.
Mais si je devais évoquer mon île intérieure, ce serait plutôt les Galápagos, car j’y ai fait, il y a quatre ans, un voyage déterminant qui m’a considérablement transformée. Il faut dire que j’avais eu la chance d’y être accueillie par des amis, ce qui m’a permis d’y séjourner deux mois, alors que les touristes sont autorisés à y rester quelques jours seulement. Le matin, je partais en bateau vers 4 heures pour me rendre sur une île déserte, exclusivement habitée par des animaux : des otaries, des manchots, des oiseaux extraordinaires. Mon seul regret est de ne pas avoir pu me rendre sur l’île Isabela. Mais j’ai été tellement frappée par ces régions qu’à mon retour, j’ai lu tout ce que je pouvais trouver sur ce sujet : Melville, Conrad, Darwin.

Vous nous avez rappelé les propos de D. H. Lawrence : « Que ne puis-je voguer à jamais sur un petit vaisseau tranquille et solitaire d’une terre à l’autre, d’une île à l’autre, et vagabonder parmi les espaces de ce monde merveilleux ! » Ce programme serait-il pour vous aussi un idéal, à gagner sur le temps que vous consacrez à l’écriture ?


Pas indéfiniment, mais j’aimerais l’appliquer un peu plus. Chantal Thomas, dans son ouvrage intitulé Souffrir, cite Pavese lorsqu’il écrit : « Maintenant, tu es dévoré par ce qui entoure la création : ton œuvre elle-même te dévore. » En fait, ce n’est pas l’écriture qui me pèse, car j’ai toujours éprouvé beaucoup de joie à écrire, mais ce qu’il y a autour. Toutes ces choses dont on peut se passer. Alors, il est parfois indispensable de s’évader, pour se garder soi-même à soi-même. Sinon, on risque de s’assécher.

« Étrange comme vous vient rapidement, dans une île, le sentiment d’être séquestrée », écrivez-vous. Avez-vous ressenti cet enfermement ?


Je le ressens plutôt dans les grandes villes, par exemple à Paris, que j’appelle « la ville grise », où la vie est banale et standardisée. Mais je crois que je recherche un certain enfermement, qui se confond avec la solitude. L’amour de la solitude est pourtant, de nos jours, un tabou, parce qu’on l’associe à l’égoïsme. Alors qu’il porte à la contemplation, à la méditation, au travail, à la compréhension des autres auxquels on a le temps de réfléchir. De Chartres, où je vis depuis vingt-cinq ans, j’ai fait une sorte d’île. Dans cet enfermement de « l’Île-sur-Chartres », j’ai revécu mon voyage aux Galápagos pour le partager à travers l’écriture. L’île intérieure, on ne peut pas la garder pour soi, car on désire partager moralement ce goût pour la liberté et la solitude.

Les Galápagos semblent vous avoir, au sens propre du terme, « enchantée ». Y verriez-vous un possible retour au temps primitif – celui des débuts de la Création ? L’île serait-elle le lieu de la quête originelle en deçà des notions de Bien et de Mal ?


Nous vivons dans l’idée que nous pouvons séparer le Bien et le Mal. Or ces deux notions sont profondément liées. On s’en aperçoit sur les îles mieux qu’ailleurs. Par exemple, lors des scènes de pêche très cruelles que j’ai observées en Sicile, où l’on capture de magnifiques poissons-épées dans des filets appelés « chambre de la mort ». Dans un chaos indescriptible, on les achève à coup de matraque et la mer se colore de rouge… J’ai également ressenti cette confusion aux Galápagos, où les animaux se mangent entre eux. Les baleines avalent le plancton et les orques les otaries. Il n’y a pas d’Éden mythique : le paradis et l’enfer sont irrémédiablement liés. De même, la venue des pionniers fut à la fois une chance et une malédiction pour l’île : ils ont apporté certains bienfaits mais leurs animaux ont fait des ravages. Les chiens ont mangé les iguanes et les chèvres ont brouté la flore qui avait poussé si difficilement.
C’est précisément sur ces îles colonisées par de curieux animaux que Charles Darwin mena ses recherches sur l’évolution des espèces…
C’est là en effet que Darwin a concrétisé ses intuitions sur la sélection naturelle. En étudiant différentes races de tortues et de pinsons, il a mis au point les théories qu’il avait déjà en tête. On voit beaucoup de ces tortues géantes réfugiées dans les collines de Santa Rosa, sur l’île de Santa Cruz. Ou du moins ce qu’il en reste, parce qu’elles ont été décimées par les pirates. Ces tortues à l’œil tellement triste m’ont profondément touchée. Regarder ces animaux, c’est voir la souffrance humaine, pensait Melville. Pour les sauver, la Fondation Darwin se consacre en partie à leur reproduction. C’est là une manière de rattraper les dégâts commis par les humains.

L’île est pour vous le lieu d’une « respiration nouvelle », le cadre d’une « aventure qui ne ressemble à aucune autre » et échappe au réel. Comment définiriez-vous cette nouvelle relation au temps et à l’espace ?


Pour moi, quelques caractères déterminants définissent l’île déserte. Ce sont les éléments qui y règnent en maîtres et non l’homme. On y est à la fois proche du ciel et de la mer. Et la mer joue une des plus belles musiques du monde. Dans ce cadre, on est coupé de tout. Le temps s’étire très différemment. Par exemple, je ne lis pas un livre de la même manière à Paris et sur une île. Il y a là une fusion avec les éléments qui me permet de « m’enfoncer » dans le livre, aidée par tout ce qui m’entoure. Une autre respiration m’habite, qui m’incite à communiquer avec moi-même et avec le monde de l’écrivain. Quand je déniche un beau livre, j’attends donc pour pouvoir le découvrir dans ces conditions, dans la durée qui est la mienne.

Vous appliquez à votre expérience la phrase de Nicolas Bouvier : « On ne voyage pas pour se gaver d’exotisme ou d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore. » Avez-vous trouvé cet état de dépouillement dans ces îles du bout du monde ?


Je suis heureuse que vous citiez Nicolas Bouvier, qui est avec Jacques Lacarrière l’un de mes écrivains préférés. « Rincée » : oui, c’est ce que j’ai ressenti en revenant des Galápagos. J’étais transformée. Je n’avais plus peur d’avouer que j’aimais la solitude. À mon avis, seul ce genre de voyage, dans la nature dépouillée, peut procurer cet état, qui règne sur l’île déserte.

Melville est un autre compagnon imaginaire de vos séjours insulaires. Quel regard porte-t-il sur les Galápagos ?


Sa vision est assez paradoxale. Il les appelle les « îles enchantées », ce qui ne l’empêche pas d’en faire une description effroyable. Lors de son séjour, il avait été terrifié par le sifflement des tortues et par la terre aride, volcanique et noire qui l’entourait. Dans les cratères, il imaginait des pirates, sauvages et cruels. Les Encantadas est un ouvrage visionnaire, un chef-d’œuvre. J’esquisserais aussi un rapprochement avec Conrad, même s’il n’est jamais allé aux Galápagos. Il décrit admirablement bien ces « bouts du monde » où tout peut arriver parce qu’il n’y a pas de vie sociale, de témoin qui puisse s’ériger en juge. Ce sont donc des lieux où l’on comprend mieux l’origine du mal. Dans une telle solitude, on peut en effet facilement verser dans la folie. C’est ce qui s’est passé aux Galápagos, pour les pionniers fuyant le nazisme. Ils avaient cru y trouver un paradis, ils sont arrivés dans un enfer parce qu’ils se sont érigés en propriétaires d’une terre qui n’appartenait à personne, ce qui a engendré violence et jalousie.

Puis vient le temps du retour. Qu’est-ce qui a changé, dans le regard du voyageur qui rejoint le continent ?


Mon retour des Galápagos a nécessité un moment d’adaptation d’un ou deux mois, où je n’ai vu presque personne. J’ai continué à vivre avec ces îles à travers mes lectures. En relisant les ouvrages de Melville, je les ai redécouverts. Non pas comme des livres de voyage, mais comme des livres de vie intérieure, de philosophie.

De quelle île rêvez-vous encore ?


Je n’ai jamais été en Polynésie. J’aimerais retourner dans les Keys, ces petites îles de Floride reliées les unes aux autres par des canaux, où les habitants vivent toute l’année sur des bateaux. J’envisage aussi d’aller à Goa. Et puis, si j’en ai la chance, je retournerai à l’île Isabela, aux Galápagos.

Propos recueillis par : Émeric Fisset & Gaële de La Brosse
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