Les animaux ont une histoire (II)


À quand remonte l’investissement affectif vis-à-vis des bêtes ? A-t-il toujours concerné les mêmes espèces ?


Il est probable que l’investissement affectif envers les animaux est à l’origine de la plus ancienne domestication, celle du loup-chien grâce aux louveteaux jouant avec les enfants. Mais nous n’en avons aucune preuve. Il existe d’ailleurs des espèces « anthropophiles », qui acceptent plus volontiers l’affection des hommes, comme le loup, le dauphin, peut-être l’éléphant ou le guépard, la pie, voire le corbeau ou le rat. Il est difficile de démêler les raisons d’un apprivoisement perpétuel comme celui du chat (à part la sécurité et la sérénité qu’il trouve au contact des hommes, mais il attire aussi les caresses). En général, les hommes s’attachent à de nombreux animaux sur lesquels se produisent divers transferts d’ordre individuel ou collectif ; de ce fait, la plupart des animaux sont susceptibles d’attirer un tel investissement, surtout quand eux-mêmes, pris jeunes, font le même transfert si bien mis en valeur par Konrad Lorenz. Nous en avons divers témoignages littéraires : l’Iliade parle des pleurs des chevaux d’Achille, l’Odyssée du chien Argos dont Ulysse raconte la jeunesse, et Catulle chante la mort du moineau de sa bien-aimée Lesbie. Parmi les animaux familiers actuels, le chien n’a été vraiment concurrencé par le chat qu’à partir du XVIIIe siècle, et plus récemment par le lapin nain ou les oiseaux en cage.

Quelles furent les différentes étapes de l’histoire de la chasse en Occident ? En quoi ont-elles modifié le nombre et la répartition des espèces ?


On peut parler de chasse à partir du moment où l’homme a attaqué la bête pour la tuer et la manger ou éventuellement la retenir ; peut-être y eut-il également des attaques contre les prédateurs, pour s’en défendre. Cette chasse se faisait par pièges ou par battues, en groupe, plutôt pour acculer les bêtes à un précipice ou un marécage dont elles ne pourraient sortir vivantes. C’est moins la domestication du chien que celle, bien plus récente, du cheval et son aptitude encore plus récente à porter un cavalier, ou le dressage des éléphants, il y a environ quatre mille ans, qui permet la chasse poursuite même au très gros gibier comme les ours ou les tigres. Il faut aussi considérer l’efficacité des armes pour le combat rapproché ou à distance (fronde à oiseaux, propulseur, arc). Encore plus importantes sont les motivations : le petit gibier est généralement recherché pour être mangé ; le gros gibier ou le prédateur à détruire nécessite des moyens importants, que seuls peuvent mobiliser des communautés et leurs chefs. Le chef doit prouver sa valeur dans un combat rapproché (ours, sanglier, loup, lynx, aurochs) dont l’heureuse issue renforce son prestige, surtout s’il libère ses subordonnés de la menace d’un prédateur. Les guerriers ont également l’occasion d’exercer leur force et aussi la tactique du combat en groupe, par exemple dans l’ordonnance de la chasse au lièvre. L’attaque ciblée contre les grosses bêtes, au pouvoir de régénération faible et au domaine étendu, les fait reculer (élan, ours) ou disparaître (bison, aurochs). À cette lutte quasi obligatoire se superpose le plaisir du sport, du dépassement de soi-même dans des espaces libres et de la communion avec des gens de même rang. C’est durant le premier millénaire qu’apparaissent ces différents types de chasse dans le monde gréco-romain – alors qu’il y a encore des lions en Grèce et en Espagne – et dans les forêts celtiques ou germaniques. Nous avons vu que le recul des prédateurs fait se multiplier les proies, d’où des modifications dans la répartition des espèces et leur nombre, par la disparition visible des plus importants. Mais le droit de chasse, peu à peu réservé aux puissants, retarde la disparition des espèces devenues nobles et contribue à leur survie dans des réserves très surveillées, depuis la fin du Moyen Âge et jusqu’au libre accès aux armes à feu après la Révolution française.

On parle parfois de « civilisation » du renne, de l’éléphant ou du chameau. Que signifie cette expression ?


Il est des sociétés dont la vie, pas seulement matérielle mais également sociale, dépend très majoritairement d’un animal ; par exemple, le bison amérindien fournissait à lui tout seul, outre viande, graisse et sang, la peau pour les vêtements et les tentes, les cornes dont on faisait des ustensiles de cuisine, les tendons que l’on tressait en cordons, les toisons transformées en oreillers et couvertures, les dents et les sabots reconvertis en bijoux, amulettes et autres ornements. On conçoit également les aspects cultuels, totémiques, mythologiques de cette bête et l’on comprend que son assassinat par les tueurs type Buffalo Bill, pour le prestige et aussi le plaisir et le profit des fermiers de l’Ouest, des constructeurs de chemin de fer ou simplement de ceux qui voulaient éliminer les Indiens et s’installer sur leurs vastes territoires, ait détruit cette « civilisation du bison ». Le renne pour les Sâmes (Lapons) qui l’élèvent après l’avoir chassé ou le dromadaire – lui aussi élevé par les peuples sahariens – jouent des rôles à peu près comparables. En ce qui concerne l’éléphant, la situation est bien différente ; en Afrique noire, il s’agit certes d’une « montagne de viande » et d’une bête sage voire sacrée, mais elle ne saurait dominer toute la vie matérielle ou culturelle des sociétés qui la chassent. C’est plutôt dans l’Inde et la civilisation indienne que l’éléphant a une primauté incontestée parmi les animaux et dans les religions, pas seulement brahmaniques mais aussi issues du bouddhisme, dont le fondateur serait le fils de l’éléphant et de la reine Maya. Le dieu à tête d’éléphant, Ganesh, est toujours aussi populaire, les éléphants blancs toujours honorés dans les royaumes de l’Est, et la sagesse et la sérénité de l’éléphant les modèles dont usent les pensées religieuses ou philosophiques.
Moins connue fut la « civilisation du hareng » dont les retombées sont encore sensibles de nos jours, des Pays-Bas à la Baltique. Quand les chrétiens ont découvert les poissons des mers du Nord entre le Xe et le XIIe siècle, que s’est organisée la pêche, entre le XIIIe et le XIVe siècle, autour des frayères de la Scanie danoise ou des bancs migrants (en mer du Nord et en Manche), et que s’est perfectionné le transport terrestre grâce à l’invention de la caque et du saurissage destiné, avec le salage, à en assurer la conservation, le hareng a pu apporter des protéines à une grande partie de l’Occident, soumis aux jeûnes du Carême, des vendredis et de diverses autres fêtes, qui représentaient entre cent et cent cinquante jours par an ! Le hareng a ainsi influencé l’Occident, par l’organisation des pêches, la prospérité des grands intermédiaires (ligue hanséatique jusqu’au XVIe siècle, puis Hollande – on dit qu’Amsterdam serait bâtie sur ses arêtes – et enfin Angleterre), l’attaque des forêts pour le bois nécessaire à la fumée du saurissage et la fabrication des caques, l’essor de la recherche et de la production de sel, sans oublier un copieux folklore et divers conflits sur terre comme sur mer entre producteurs ou consommateurs.

En quoi les éléphants sont-ils, pour reprendre le titre d’un de vos ouvrages, les « piliers du monde » ?


Cette admiration générale pour l’éléphant et la crainte qu’il ne disparaisse sous les coups des braconniers a suscité le livre célèbre de Romain Gary, Les Racines du ciel, d’où a été tiré un film aux profondes répercussions écologiques et politiques. Pour ma part, j’ai voulu développer des opinions comparables mais en reprenant les idées de la littérature sanscrite, en particulier dans la version du Ramayana de Vapniki (Ve siècle avant notre ère) dont je donne en appendice la traduction : le monde repose sur quatre énormes éléphants. Il semble évident que, si on coupe les racines du ciel, c’est le ciel qui s’écroule mais si on détruit les éléphants piliers, c’est le monde qui s’effondre. L’idée de base est donc la même et parfaitement banale : il faut protéger la nature, que symbolise la bête la plus forte et la plus pacifique, pour que la vie puisse continuer sans catastrophe (et de fait, seul l’homme peut tuer l’éléphant).

Existe-t-il encore une économie de la pharmacopée animale ?


La pharmacopée animale fait partie de l’histoire depuis des temps immémoriaux et les recettes consignées dans les ouvrages de zoologie depuis Aristote et Théophraste jusqu’à Dioscoride, Hildegarde de Bingen, Albert le Grand et Conrad Gesner sont abondantes et précises. À l’heure actuelle, outre les bien connues cornes de rhinocéros ou moustaches de tigre, en faveur en Extrême-Orient et dans la surabondante pharmacopée « chinoise », sont utilisés jusqu’à aujourd’hui la poudre des mouches cantharides, réputée aphrodisiaque, le venin d’abeille qui permettait aux citoyens soviétiques des cures contre les arthritismes et rhumatismes par excitation des corticosurrénales, tandis qu’aujourd’hui encore les jeunes Occidentaux sont gavés d’huile de foie de morue et les adultes de gelée royale d’abeille ou de miel. On étudie sans cesse les venins de serpents, de crapauds, tritons ou dendrobates, mais les produits obtenus ne sont pas commercialisables.

Dans votre Histoire de la fourrure, vous expliquez l’importance géopolitique du commerce des peaux, notamment pour la Sibérie et l’Ouest américain.


Dans l’étude du commerce des peaux, j’ai laissé de côté, à dessein, le plus important pour l’Occident, celui du cuir, aussi fondamental sinon plus que celui des draps. En revanche, il saute aux yeux que les Occidentaux ont découvert le Canada et le nord des États-Unis grâce à la traite des fourrures, surtout le castor, et que la Sibérie et l’Alaska l’ont été à peu près au même moment par les Russes, à la poursuite des écureuils vairs, de la zibeline puis de la loutre de mer. Plus du quart des terres émergées ont été ainsi découvertes puis conquises et colonisées par les Européens. Les causes en sont nombreuses et complexes, mais les plus évidentes tiennent à la consommation en fourrures dans la chrétienté depuis le haut Moyen Âge, à l’instar de celle du monde musulman, et à la recherche de plus en plus loin vers l’est des qualités les plus précieuses et les plus rares. Inversement, c’est vers l’ouest que l’on va chercher, pour le feutre des chapeaux, les poils du castor qui a quasiment disparu d’Occident et que la Russie continue à utiliser pour les vêtements. Toutes les autres bêtes à fourrure sont exploitées vers l’ouest autour du castor ou vers l’est autour de la zibeline. On peut évidemment s’interroger sur les raisons de ces modes et accuser les marchands qui, pour vendre les produits de l’Occident, furent obligés d’accepter en échange ce qui servait de monnaie dans ces civilisations de forêts et de lacs privées de métaux précieux : la fourrure. Mais il a bien fallu que les clients acceptent, voire demandent.

La fourrure a-t-elle toujours été liée à la notion de prestige ?


Il y a plusieurs types de fourrures. La plus répandue dans l’Occident médiéval est celle du mouton, souvent sous la forme d’une « peau de bique », fruste et solide, qui protège contre les intempéries ou le froid ; presque tous les paysans peuvent en avoir ou en acquérir ; elle est signe de rusticité, comme la peau de chèvre. D’autres peaux, moins faciles à atteindre mais relativement abondantes, peuvent gagner la garde-robe des gens plus aisés ; elles sont généralement sauvages : renard, écureuil, lapin, chat (qui, plus ou moins domestique, se trouve dans les villes). C’est autour du seigneur ou du riche bourgeois que l’on trouve des fourrures plus fines, portées hiver comme été, ainsi que dans le monde islamique du IXe siècle. Presque toutes sont d’importation, sauf celles de très fins agneaux dont certaines évoqueraient l’actuel astrakan : le castor recule devant les défrichements et sa peau est trop lourde, la loutre, fortement chassée pour défendre les poissons, fournit une peau souvent abîmée. Les différentes qualités de vair, l’écureuil « varié » (petit gris) déterminent une stricte hiérarchie, suivant que sa peau est en cours de mue (printemps ou automne) ou à pleine couleur et permet d’associer ventre blanc et dos gris bleuté. Le prestige croît avec les belettes blanches, les hermines à queue noire, les fouines, les différentes sortes de martres et, au sommet, la zibeline. Genettes, lynx, léopards sont au moins aussi rares et chers mais d’emploi plus spécifique (léopard des chevaliers Teutoniques, genettes royales de France).
Le prestige de la fourrure n’est pas seulement dû à son prix. Les riches qui pourraient s’en procurer se heurtent à une tradition qui les réserve aux nobles par une législation somptuaire très suivie et typique. Pour Boccace, est noble celui qui porte épée et vair. Les villes émettent aussi une étroite législation somptuaire en fonction des différents revenus. On peut ainsi repérer de loin le paysan, le bourgeois aisé, le riche, le noble et le noble riche. Plus le seigneur est puissant, plus il doit se fourrer richement : le roi de France, pour sa seule personne (il ne porte jamais deux fois le même habit), mobilise plus de 100 000 vairs par an à la fin du XIVe siècle, et son entourage dévore plus d’un million de pièces de diverses espèces. Outre les remplois, plus de deux millions de vairs russes et des milliers de zibelines viennent chaque année alimenter le « stock » occidental. À partir de la Renaissance, les lois somptuaires tombent en désuétude et l’usage de la fourrure semble dépendre moins de la tradition que de la richesse et des fluctuations de la mode.

L’homme peut-il être autre chose qu’un prédateur pour l’animal ?


Prédation suppose une proie que l’on capture, que l’on absorbe ou dont on utilise la substance ; l’homme est un prédateur au sens strict du terme dans la mesure où il tue des animaux pour en obtenir viande, graisse, peau, ivoire… Mais il est difficile de ne pas mentionner l’animal esclave, exploité pour des produits vifs avant le sacrifice ultime. C’est plutôt d’une exploitation programmée qu’il faudrait parler quand on envisage les prestations obligatoires en travail des bêtes de bât, de trait, de selle, ou les naissances d’individus ou de races dont les caractères biologiques sont renforcés ou modifiés par sélection, comme le sont les animaux dits domestiques ou capturés, en cage, dans la nature ou en laboratoire (par exemple cellules clonées et fournisseurs d’insuline). Un certain nombre de « proies » sont maintenues à disposition dans des parcs zoologiques où elles ne sont plus chassées, comme jadis, mais exposées sans danger à des foules ravies de leur domination sur des bêtes exotiques ou dangereuses, parfois apitoyées (et heureuses de manifester un sentiment aussi noble) devant les conditions d’existence de ces sauvages déstabilisés par le confinement et souvent incapables de reprendre une vie libre, que leurs enfants ne connaîtront jamais. Ce n’est que récemment que l’on croit y voir un début de tentative de sauvegarder une certaine biodiversité. En fait, créer sur grande échelle les zoos que sont les parcs africains implique une gestion humaine (au nom de quels critères ?) de l’évolution ou du maintien de tel ou tel milieu ; les éléphants saccagent la végétation et privent de nourriture d’autres espèces, la destruction, parfois programmée, de prédateurs fait croître démesurément leurs proies (cerfs, sangliers, castors). Le sentimental fait épargner les bébés phoques qui, adultes, réduiront dangereusement les bancs de poissons… L’évolution de la nature animale passe partiellement dans les mains de l’espèce humaine, porteuse de désordre et de partialité irraisonnée et subjective.
La protection de certaines espèces ou de certains individus, non seulement en fait abandonner d’autres mais est également l’expression d’une utilisation totale des animaux, en particulier des animaux familiers qui permettent tant de transferts de sentiments ou de déséquilibres affectifs : tendresse, domination, agressivité, recherche de contacts corporels ou d’attouchements fourrés, rejet du technologique ou de l’économique au profit du « naturel », exhibition de standing social, et aussi bonne conscience de soi sans vouloir admettre qu’il s’agit là d’un véritable asservissement de ces bêtes esclaves, même s’il concerne parfois des servantes-maîtresses à qui on accorde tout pour son propre plaisir égoïste. Bref, la civilisation de consommation, qu’elle soit en pays « démocratique » ou « socialiste », pense comme le cardinal Manning il y a un siècle et demi : « Les bêtes n’existent pour nous qu’autant qu’il nous convient de nous en servir sans ménagement pour nos besoins et commodités. » La prédation prend tous les aspects, y compris ceux que l’on croirait attentifs et bienfaisants, péremptoirement assénés à une bête à laquelle on ne peut demander son avis. En revanche, par un juste, ironique et dangereux retour des choses, l’homme est resté ou devenu la proie de divers animaux ; exceptionnellement sur terre de certains fauves, félins, ursidés, canidés, sauriens, ou en mer de divers poissons agressifs ou d’organismes empoisonnés ; bien plus sûrement l’homme est la proie de nombreux parasites internes, et non seulement des micro-organismes – animaux ou non – transmis par des animaux et souvent dangereux, mais aussi vivant dans nos tissus et de notre substance : sarcopte de la gale, vers intestinaux, douve du foie, organismes implantés dans notre système circulatoire (Dracunculus medinensis, ver de Guinée). Plus visibles, et aussi dangereux, sont les parasites extérieurs dont par exemple les indestructibles rats ou les redoutables moustiques ou autres insectes assoiffés de notre sang et vecteurs de tant de maladies. La prédation n’est pas à sens unique.

Propos recueillis par : Julie Boch
En savoir davantage sur : Robert Delort & Julie Boch

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