Nostalgie afghane

Titulaire de la chaire sur l’Asie qu’il a créée à Paris VIII, Claude Collin Delavaud a effectué une trentaine de voyages de la Turquie à la Chine : sept d’entre eux ont revêtu un caractère d’expédition ; les autres furent des missions de recherche. Voici donc quarante ans qu’il poursuit l’étude de ces espaces baignés par les influences méditerranéennes et chinoises, riches des migrations indo-européennes et turcophones. Réalisateur de plusieurs documentaires, il préside par ailleurs le Comité du film géographique et a été pendant sept années à la tête de la Société des explorateurs français, dont il est désormais le vice-président.


Comment votre carrière de géographe a-t-elle débuté ?


J’ai toujours désiré voyager. Au sortir du baccalauréat, j’ai voulu entrer dans la marine marchande mais ma mauvaise vue m’a contraint à changer de projet. L’ethnographie m’apparaissant trop limitée à un peuple, j’ai considéré la géographie comme le moyen le plus sûr de m’engager et de comprendre le monde. Si mes parents avaient des emplois sédentaires à la Banque de France et à la Compagnie générale transatlantique, ils m’avaient inculqué le goût des sports de plein air : mon père avait fondé le Camping-club et pratiquait le canoë. Par ailleurs, j’avais eu l’occasion d’être surveillant en Angleterre et de voyager dans le nord et le sud de l’Europe. En 1948, dans les Balkans – en Bosnie, en Bulgarie et en Grèce –, j’avais été surpris de découvrir des isolats linguistiques. La présence de ces communautés me fit prendre physiquement conscience des grands mouvements de l’histoire qui avaient conduit à nos portes les Huns, les Magyars, les Bulgares et les Turcs.

Vous profitiez alors des seuls congés scolaires pour voyager.


Oui. En 1952, j’emprunte la route terrestre pour Jérusalem. Je traverse ainsi l’Anatolie, et découvre à la fois des populations proches de nous par l’histoire, que ce soient les Galates – nos ancêtres gaulois –, les Phrygiens, les Grecs et les Arméniens, et d’autres plus récentes, venues de l’Est, les Turcs ottomans. Je découvre aussi d’autres Turcs, restés nomades, les Yöruk (« Ceux qui marchent »). Ils vivent sous leurs tentes en poil de chèvre, même au plus fort de l’hiver. Ces pasteurs qui me permettent de pressentir le vaste berceau de peuples qu’est l’Asie centrale vont me retenir. Je consacre ainsi ma maîtrise à leur pâturage d’été de Yöruk Yala, dans la région d’Inönü. En 1955, je voyage avec mon ami géographe Jean-Pierre Allix dans le Kurdistan turc, où il n’y avait pas encore de lutte armée. Là, nous nous promettons d’aller saluer les bouddhas de Bamiyan, en Afghanistan. Mon grand-oncle n’avait-il pas connu Carl et Joseph Hackin, les fouilleurs du site ?

Votre aventure afghane de 1956, avec deux de vos collègues, semble vraiment une expérience fondatrice. À quoi attribuez-vous rétrospectivement la puissance de son empreinte ?


Notre expédition m’a permis de comprendre la justesse et la force d’une action commune. En juin, nous débarquons, Jean-Pierre Allix, Michel Cabouret et moi-même, à Karachi. Jean-Pierre Allix s’intéresse à la géographie physique qu’il veut étudier dans l’Hindu Kush ; Michel Cabouret, à l’élevage et au nomadisme ; moi, à la compréhension du monde des oasis afghanes, au pied des montagnes du Band-e Turkestan. À bord d’une Land-Rover, nous remontons sur Peshawar où, une fois franchie la passe de Khyber, l’Afghanistan entre dans notre vie. Nous avons un solide chauffeur pachtoune, un interprète nommé Omar, qui avait aussi étudié la géographie en France, portant le fusil. Nous n’avons presque pas un sou, pas de réchaud, et circulons non pas dans le blanc des cartes mais dans leurs parties les plus vides. Loin de Kaboul où la France est présente par la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA), par l’hôpital et le lycée français, nous avons été émerveillés par notre propre dépaysement. Nos parents nous ont même cru disparus ! Il faut dire que les lettres que nous leur avions adressées nous avaient été rendues en paquet à Kaboul… Nous avions alors conscience d’avoir trouvé la subtile alliance entre l’aventure et la recherche. Dès que l’un d’entre nous souhaitait s’arrêter pour filmer, photographier ou prendre des notes, nous nous arrêtions. Ainsi, mois après mois, jusqu’au-delà de la rentrée universitaire, nous avons vécu un cycle agricole complet, observé les remues des pasteurs pachtounes et turkmènes, compris les liens qui, au sein des bourgades, unissaient les communautés ouzbèkes et tadjikes. Je me suis particulièrement intéressé au système du métayage et de l’irrigation, au pouvoir que les khalifa, qui se proclamaient d’origine arabe, exerçaient sur la terre et les hommes.

Quel sentiment éprouviez-vous au contact de ces hommes rudes ?


Un sentiment de parenté en quelque sorte. Nous nous sentions parvenus entre les mondes méditerranéen et chinois, sur ces routes de la soie qui n’offrent ni routes ni soie mais ont servi à la migration des peuples et des religions, qu’ils aient été d’origine indo-européenne ou altaïque. Car il s’agit bien de cela ! Des mazdéens, des manichéens et des nestoriens qui sont arrivés dès la fin du Ier millénaire jusqu’à la frontière du Gansu, alors même que les peuples turcophones, ouïgours ou ouzbeks, ont fait preuve d’un extraordinaire sens de l’adaptation et se sont présentés, avec l’islam, dès le XIe siècle aux portes de Jérusalem. En fait, le plus grand mérite de la soie a été de forcer l’attention de Rome sur l’Orient – Rome qui, dès les Antonins, envoyait plusieurs ambassades itinérantes jusqu’en Chine.

Avez-vous eu l’occasion d’étendre vos investigations à d’autres régions centre-asiatiques ?


Oui, au Tibet dès 1984, et au Xinjiang où, en 1988, j’ai rempli une première mission géographique dans le cadre de l’UNESCO. C’est le vaste espace que l’on désignait naguère du juste nom de Sérinde, une zone de contact entre la Chine (« Ser ») et l’Inde. Là, nous avons utilisé des ULM pour photographier, entre 300 et 900 mètres d’altitude, les terrasses alluviales de la rivière de Khotan. Nous avons ainsi mesuré la réapparition des maisons et des parcelles afin de pouvoir évaluer la fin de la collectivisation agricole, récusée dès 1980. C’est l’une des actions de réhabilitation de l’image animée qu’avec quelques collègues j’ai à cœur d’entreprendre et de développer dans le domaine des connaissances géographiques. À Khotan, j’ai aussi essayé de saisir le passé de cette oasis séculaire et les liens qu’elle entretenait selon l’axe est-ouest, connu et reconnu.
L’expression de fierté : « Moi, je suis un vrai Turc ! » que, bien des années auparavant, j’avais entendue de la bouche des Yöruk, j’en trouve l’origine à des milliers de kilomètres de l’Anatolie, dans ce bassin turcophone du Tarim, où l’axe nord-sud, via l’antique route du Mazartag dont nous entreprenons la reconnaissance, laissait aussi entrevoir d’anciens contacts avec le sous-continent indien. C’est l’un des mérites de la géographie que de faire comprendre, dès qu’on en a une pratique de terrain, les phénomènes de changement de routes commerciales. L’importance des cols l’été, des gorges en hiver, s’impose à quiconque, doué de connaissances géologiques, orographiques et climatologiques, arpente les massifs montagneux. Les connaissances historiques, elles, permettent de revivre par l’imagination les temps forts de la vie des caravanes, au sujet desquels les marchands n’ont guère pris le temps de disserter. Dans toutes ces régions, les pèlerins chinois ont heureusement été plus consciencieux et, depuis 1908, les manuscrits de Dunhuang, grâce au génie de Paul Pelliot et au labeur de tous ses successeurs, n’ont cessé de livrer leurs étonnantes chroniques.

Propos recueillis par : Émeric Fisset & Marc Alaux
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