À pied à travers la Mongolie (II)

Marc Alaux et Laurent Barroo ont traversé en 2004 les confins montagneux du nord-ouest de la Mongolie.


1. Oulan-Bator : un noble et discret départ


J’ai quitté la France avec, sur les lèvres, l’ombre ardente d’un baiser. Ma mémoire conserve encore les doux traits d’un visage féminin et la chaleur d’un ventre accueillant. Une nouvelle fois, le rêve se concrétise. Mes pieds reprennent contact avec le sable gris des steppes tartares. Pourquoi leur herbe sèche et leur poussière volatile, obscurcies par une histoire tragique et sanglante, me hantent-elles depuis cinq années ? La vision faussée, cristallisée de la Mongolie que me donna la multitude de livres que j’ai lus, si elle légitimait mon premier voyage, en 2001, ne peut être à l’origine de ce nouveau séjour ni du précédent, en 2003. Le sortilège des symboles et des illusions ne tient plus. Documentaires et films colorés ne trouvent désormais aucun écho en moi. Mes anciens rêves de bohème et d’aventure ont disparu. J’ai pour cette région désolée de Haute-Asie une attirance violente, une passion tenace et insolite qui m’y fait retourner sans lassitude ni raison. Le secret de mon amour pour les Mongols est, à la façon de quelque hiéroglyphe antique, indéchiffrable. J’ignore pourquoi je retourne là-bas. Je sais seulement comment il me faut y retourner. Et cela suffit.
À pied, sac au dos, sans assistance ni guide, Laurent et moi entamons un tête-à-tête de six mois au cœur de terres ingrates au climat hostile. Avant mon départ, mes collègues de travail me demandaient si j’étais prêt. Suis-je effectivement prêt pour une telle expérience ? L’est-on jamais, et faut-il l’être d’ailleurs ? Il faut l’être pour contrecarrer une agression, dresser une bête sauvage, surmonter une sensation forte ou une situation périlleuse. Mais si le voyage que j’entreprends avec Laurent n’est que la réminiscence d’un rêve d’adolescent, il ne s’agit ni d’un raid sportif ni d’une première médiatique qui verrait un itinéraire technique accompli de A jusqu’à Z, un drapeau planté sur un sommet ou une distance inhumaine parcourue au pas de charge. J’ai pour seul désir impérieux de m’immerger une fois encore dans la nature mongole, de me livrer à ses humeurs, d’être ballotté par les flots océaniques de la steppe pour me familiariser avec sa diversité humaine et géographique. Pourquoi, dès lors, se poser des questions sur sa condition mentale ? L’épreuve n’est pour moi qu’un outil.
Des exercices physiques qui auraient eu leur place dans une palestre spartiate ou un dojo nippon ont toutefois préparé mon corps à l’effort. Mes muscles secs et noueux sont forgés, ils peuvent tirer bien lourde charge, me porter sans repos sur des kilomètres, mettre fin à toute agression. Présentement, je me sais fort mais je reste conscient que les épreuves à venir, les pénuries liées au voyage à pied, la fatigue future réduiront cette verte puissance à néant. Bientôt, à mesure que mes vêtements deviendront des fripes dont riront les nomades, à mesure que mon sac s’allégera, j’endosserai la peau du vagabond. Bientôt, je serai sec comme un os, plus léger que du bois flotté. Je ne lutterai pas, je ne lutterai plus. Ce décharnement accompagne la mutation de l’esprit, son adaptation à la steppe. Atteindre l’analgésie par l’endurcissement volontaire et l’isolement ne sert à rien, je le sais. L’ascétisme s’impose de lui-même au marcheur. La steppe est vide. Il faut se vider, lui ressembler pour y vivre, la traverser. « Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance ! » (Dante, La Divine Comédie), répétait mon instructeur d’arts martiaux, rappelant sans cesse un ordre ayant forgé ma façon d’appréhender la réalité mongole : l’acquisition des techniques passe par le travail, la sueur, le goût de l’effort, la persévérance et l’acceptation de la douleur.


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