Paul Pelliot ou la révolution de la sinologie



Février 1908 : partis de Tachkent, trois Français et leur escorte cosaque parviennent à Dunhuang, dans la province du Gansu, après vingt mois de voyage à cheval. À la tête de cette expédition officielle, Paul Pelliot, qui n’a pas 30 ans, est en charge de l’archéologie, de l’histoire et de la linguistique. Il s’est choisi pour compagnons le docteur Louis Vaillant, responsable des travaux de cartographie, d’astronomie et d’histoire naturelle, ainsi que le photographe Charles Nouette. Pelliot touche au véritable but de son voyage en Sérinde : les « Ts’ien-fo-tong ou grottes des Mille Bouddhas, aménagées à des dates jusque-là peu précises, mais qu’on savait couvertes de peintures murales que l’Islam n’avait pas défigurées ». À Urumqi, où il a retrouvé le frère du chef des Boxeurs auprès duquel, à Pékin en 1900, il avait défendu en chinois les légations assiégées – ce qui lui avait valu la croix de la Légion d’honneur –, Pelliot a entendu parler d’une trouvaille de manuscrits dans ces grottes. « Manuscrits », voilà bien le terme qui, depuis ses études au collège Stanislas, à Paris, anime le philologue. En tant que pensionnaire de ce qui allait devenir l’École française d’Extrême-Orient, il avait déjà compulsé les livres annamites des bibliothèques de Huê, acquis à Pékin de très précieux ouvrages tibétains et mongols, fait copier des livres rares et constitué un énorme fonds chinois. Pelliot n’est pas un bibliophile, c’est un savant, un amoureux de l’étymologie, de la philologie et de la linguistique, servi par une mémoire prodigieuse qui lui permit de parler plus de douze langues. Sa passion désintéressée était telle qu’il lui arriva, en jouant au bridge où il excellait car il mémorisait les levées, d’ajouter parfois quelque argent aux fonds destinés à ses achats. Voici comment le savant relata sa découverte :
« Un moine taoïste, le Wang-tao, déblayant une des grandes grottes, avait par hasard ouvert une petite grotte annexe, qu’il avait trouvée bondée de manuscrits. Bien que notre confrère Stein fût passé à Dunhuang peu avant nous, je conservais l’espoir de faire encore une bonne moisson. Aussi, dès notre arrivée à Dunhuang, je me mis en quête du Wang-tao. Il fut facile de le joindre, et il se décida à venir aux grottes. Il m’ouvrit enfin la niche, et brusquement je me trouvai dans une petite grotte qui n’avait pas trois mètres en tout sens, et était, sur deux et trois épaisseurs, bourrée de manuscrits. Il y en avait de toutes sortes, en rouleaux surtout, mais aussi en feuillets, des chinois, des tibétains, des ouïgours, des sanscrits. Vous vous imaginez sans peine quelle émotion poignante m’a saisi : j’étais en face de la plus formidable découverte de manuscrits chinois que l’histoire d’Extrême-Orient ait jamais eu à enregistrer. Mais ce n’était pas tout de voir ces manuscrits, et je me demandais avec inquiétude s’il me faudrait me contenter de jeter sur eux un coup d’œil, pour m’en aller ensuite les mains vides, et laisser là ces trésors voués peu à peu à la destruction. Heureusement le Wang-tao était illettré et appartenait à la catégorie des moines bâtisseurs. Pour construire des pagodes, il lui fallait de l’argent. Bien vite, je dus renoncer cependant à tout acquérir : le Wang-tao craignait d’ameuter le pays. Alors, je m’accroupis dans la grotte, et fiévreusement, pendant trois semaines, je fis l’inventaire de la bibliothèque. »
Le Britannique Aurel Stein l’a précédé de quelques mois, mais Pelliot a une meilleure connaissance des différents domaines de savoir représentés dans la grotte : il peut donc choisir les documents les plus dignes d’intérêt dans la masse des quarante mille qu’il compulse alors. La longue lettre qu’il adressa à Émile Sénart, le président du Comité français de l’Association internationale pour l’exploration de l’Asie centrale, force l’admiration. Elle répertorie les documents selon les langues utilisées (chinois, tibétain, ouïgour, sanscrit, tokharien, sogdien et même hébreu) et les sujets traités (bouddhisme principalement ; manichéisme et nestorianisme ; controverse entre bouddhistes et taoïstes ; récits de voyageurs et de pèlerins ; histoire et comptabilité du sanctuaire), « en un mot de quoi refaire sur pièces d’archives la vie de cette région lointaine de la Chine, de l’an 700 à l’an Mil ». Pelliot avait en effet remarqué que les documents les plus tardifs remontaient aux environs de 1030 de notre ère, date qu’il rapproche de l’invasion des Xia occidentaux mais qu’on lie plutôt aujourd’hui à l’instauration du califat de Kachgar et à ses campagnes iconoclastes (968-976) à l’endroit du bouddhisme, l’ancienne religion de la Sérinde.
À son retour en 1909, Pelliot déposa au Louvre, où une salle lui fut dédiée dès l’année suivante, les œuvres archéologiques et les peintures qu’il avait collectées d’un bout à l’autre du Xinjiang, et légua à la Bibliothèque nationale le fonds extraordinaire, qui porte aussi son nom, de 5 647 rouleaux, estampages et imprimés xylographiés, dont des générations de chercheurs allaient poursuivre l’étude. Trente-quatre ans durant, dans le cadre de la chaire « Langues, histoire et archéologie de l’Asie centrale » qui fut créée pour lui au Collège de France, il s’attaqua à des problèmes de chronologie, de transcription, d’étymologie et d’onomastique dont la résolution permit de jeter des passerelles de la Méditerranée à l’Extrême-Orient : grâce à sa rigueur et à sa perspicacité, Fou-lin devenait Rome, Hien-tou Antioche, Houan-ts’ien le Khorezm et Fou-nan la Cochinchine où il avait fait ses mémorables débuts… Il s’est appliqué à comprendre les rapports entre le bouddhisme et le taoïsme, notamment avec sa traduction du Meou-tseu-li-houo, qui lui demanda quinze ans ; il annota une traduction sanscrite du Tao-tö-king ; il développa la connaissance du nestorianisme en Chine ; il décrypta le tokharien. De-ci, de-là, il démasquait les faux des musées, rectifiait les dates des œuvres, détaillait des procédés de céramique ou de fresques. Il commenta les récits des grands voyageurs, de Xuanzang à Marco Polo, de Zhenghe aux jésuites et aux franciscains.
La numérisation de tous les trésors qui, de Londres à Pékin, en passant par Paris et Saint-Pétersbourg, sont sortis d’une modeste grotte du sanctuaire rupestre des Mille Bouddhas, à Dunhuang, est en cours. Quant au nom de Paul Pelliot, il restera l’exemple de la plus grande intelligence archéologique et philologique jamais associée à l’âme d’un découvreur de trésor.

Par Émeric Fisset
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