Les voyageurs français en Asie centrale



Depuis Guillaume de Rubrouck, originaire des Flandres françaises, envoyé par Saint Louis au XIIIe siècle, les Français furent nombreux à se rendre en Asie centrale, surtout au XIXe siècle. Nombreuses et variées furent aussi leurs motivations. Quel autre lien que l’intérêt pour une région longtemps isolée, riche de son histoire et de l’imbrication de ses peuples, peut-on trouver entre les lazaristes Régis-Évariste Huc et Joseph Gabet qui, pour la prédication, relièrent la Mongolie et le Tibet, Edmond de Poncins, le naturaliste et chasseur de mouflons du Pamir, Paul Nadar, maître d’œuvre d’un fonds photographique, et Pierre-Gabriel Bonvalot qui, en trois expéditions, paracheva l’exploration géographique poursuivie par les Britanniques et les Russes à la limite de leurs empires coloniaux respectifs ? Marge de l’Empire russe qui longtemps éveilla la méfiance des voyageurs, le Turkestan servit de destination touristique à de nombreux jeunes aristocrates en quête de divertissement et d’émotions, en mal d’orientalisme : le prince Henri d’Orléans, le baron Stanislas Benoist-Méchin et même le comte Jacques Bouly de Lesdain pour son voyage de noces. D’autres furent mandatés par le ministère de l’Instruction publique afin de rapporter de ces contrées, qui s’ouvraient à l’exploration, des informations à caractère géographique ou ethnographique. Joseph-Antoine Castagné, qui vécut vingt ans sur place, inventoria les antiquités kirghizes, entreprit de dresser une carte archéologique, travailla pour la conservation des monuments de Samarcande. Moins connus sans doute, car ils réservèrent souvent leurs relations aux bulletins des institutions qui les avaient mandatés, furent les ingénieurs ou techniciens qui contribuèrent au développement de ces régions. Edgar Boulangier prit part à la construction du chemin de fer transcaspien, Henri Charpentier rechercha des gisements de charbon pour en alimenter les chaudières, Édouard-David Levat prospecta pour le compte de mines d’or. Certains furent faits prisonniers, tel Henri de Coulibeuf de Blocqueville dans le Murgab, échangé contre une rançon aux nomades ; d’autres périrent, tel l’infortuné Dutreuil de Rhins dans l’embuscade de bandits tibétains.
Parmi tous les commerçants et industriels qui fréquentèrent le Turkestan, le Corse Joachim Aloïsi connut une destinée exceptionnelle sur les anciennes routes de la soie. Venu proposer la fameuse bonne graine corse (que produisait la mauvaise graine des pénitenciers de l’île !), il prit part en 1890 à l’exposition agricole de Tachkent, monta une station séricicole modèle à Khodjent et une école de sériciculture à Kokand. C’est alors qu’il obtint du gouvernement russe et du chah de Perse le monopole de la vente des graines, dont les deux tiers provenaient de l’île de Beauté et le tiers restant du Gard et du Vaucluse. Dans le cadre de la relance de cette activité dans la région même qui lui avait permis de transiter de la Chine à l’Occident, Aloïsi alla jusqu’à rédiger et faire traduire en russe, en ouzbek, en géorgien et en arménien un véritable manuel de sériciculture. Sans doute est-ce cette notoriété qui fit que l’un de ses compatriotes, Césaire Colombani, lui succéda en 1902 à la tête des Écoles pratiques séricicoles du Turkestan.

Par Émeric Fisset
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