Le chemin des sommets


Quand, après un long voyage, nous avons atteint la cime du mont Olympe, nous nous y sommes retrouvés miraculeusement seuls. Les dieux avaient bien fait les choses : à l’heure matinale où l’on quitte ordinairement le refuge, un orage avait découragé les prétendants à l’ascension levés plus tôt que nous et déjà partis sur le sentier d’approche. Nous nous étions recouchés. À notre réveil, il ne pleuvait plus. Le vent balayait le ciel gris en brassant de grands courants de lumière. Dans le couloir sous le sommet, là où la marche sur sentier laisse place à l’escalade, nous avions rejoint et traversé les nuages. Au voisinage de la cime, nous flottions à leur surface. Sur le fil des dernières arêtes rocheuses, le vide – ce « plein de rien » – s’était creusé à nos pieds.
Nous sommes restés longtemps à nous enivrer de lumière et de ciel. Nos deux enfants se taisaient. Ils contemplaient les étendues sans limite qui nous entouraient, la mer Égée toute proche et, à l’opposé, les sombres massifs de l’intérieur. Nous n’étions pas au bout de notre voyage. Mais chacun avait, je crois, le sentiment que nous venions d’en atteindre le sommet. Et qu’il était bien que ce voyage-là ait un sommet.
À notre retour au refuge, les enfants nous ont demandé des stylos. Sans rien nous dire, ils ont pris le livre du refuge et sont partis s’installer sur la terrasse ensoleillée. Ils sont restés longtemps à crayonner. Puis ils sont venus nous montrer leur œuvre. La mention de notre ascension était à peine visible : toute la feuille était occupée par un dessin. Le sommet de la montagne ressemblait à un trône sur lequel était assis un immense dieu à la barbe imposante. Dans une main, il tenait les éclairs de la foudre. De l’autre, il écartait les nuages vers lesquels montaient quatre petits hommes avec des sacs à dos. Et son sourire semblait dire : « Venez, montez jusqu’à la pointe vide où je vous laisserai la place. »
J’étais heureux que tous ensemble nous ayons atteint cette cime dont nous avions souvent parlé au cours du voyage. Mais j’étais plus heureux encore de sentir qu’au-delà de leur fierté d’alpinistes, les enfants avaient vécu là-haut une expérience que leur dessin transcrivait bien mieux que tous les mots. En le regardant, je me suis souvenu d’une phrase qui commentait dans un livre la photographie d’une longue file de pèlerins en marche dans les montagnes de l’Himalaya : « Que viennent ceux qui ont su prendre la patience du chemin qui mène à la demeure des dieux. »

Sous la nef céleste


Le lendemain, nous avons visité l’extraordinaire massif rocheux des Météores. Nous n’avons pas été étonnés d’y trouver des chapelles construites pour les dieux par des hommes sur le bord vertigineux des pitons étroits formés par l’érosion.
Pourquoi aurions-nous été surpris ? Nous arrivions d’un séjour au chœur d’une de ces cathédrales que les dieux ont érigées pour les hommes au voisinage des cimes, faites de pierre de montagne, et qui se partagent pour unique nef l’immense voûte céleste.
Il n’est pas besoin d’aller jusqu’au voisinage de la montagne de Zeus et des dieux de la mythologie pour sentir qu’une ascension peut être bien plus qu’une simple élévation physique du corps… bien plus qu’une anabase sportive dominée par des préoccupations techniques. Il suffit par exemple de se rendre en Provence, d’y attendre un jour de grand vent et de belles lumières – le vent pour évoquer ce que cachent les horizons, les lumières pour que le monde se donne à voir dans toute sa pureté – et de partir pour l’ascension de la montagne Sainte-Victoire. Celle-ci n’a pas les hauteurs des grandes cimes de la planète. Mais les hasards géologiques ont fait d’elle une montagne établie pour être aimée des hommes, et ces derniers ont appris à la trouver plus belle que bien d’autres sommets.
Pour atteindre la cime où se dresse la fameuse croix de Provence, on peut choisir le beau chemin dit des Venturiers que suivaient jadis les pèlerins du mont Venture. Il permet de s’élever lentement, sans difficultés notoires, jusqu’au lieu-dit l’esplanade des Moines. Là ont été édifiés une chapelle et un prieuré qui sert aujourd’hui de refuge. À l’abri du vent, des cyprès donnent un peu d’ombre à un replat où se dresse la margelle d’une profonde citerne emplie par les eaux de pluie. À proximité de la croix sommitale, le silence et le calme rappellent aux ascensionnistes qu’ils entrent dans un espace qui, parce qu’il relie la terre au ciel, doit rester – pour ceux qui le veulent – un espace de religion.
Du pied de la croix, la vue s’étend sur toute la Provence, des chaînons calcaires qui cachent la mer proche jusqu’à la ligne des Alpes enneigées. La plupart des randonneurs du pays ne sont plus des pèlerins venus là pour y chercher leur dieu, même si le pèlerinage, après avoir été longtemps abandonné, est de nouveau pratiqué. Mais je crois que sans qu’ils y prennent garde, la chapelle et le prieuré leur murmurent au passage des paroles habituellement dites dans les églises, des paroles qui tout là-haut, sur la pointe ultime, au moment de toucher le ciel, leur font pressentir que la présence du vide n’est que l’apparence sensible d’une existence qui les dépasse.
On peut aussi choisir un autre chemin vers le sommet de la montagne Sainte-Victoire : celui du raide versant sud que viennent escalader des grimpeurs du monde entier. La pierre y est belle et solide. Et l’alpiniste éprouve un plaisir profond à s’élever au-dessus des lointaines plaines du pays d’Aix ; mais il ressent surtout un autre plaisir, plus subtil et diffus, celui de marcher dans le vide en tenant du bout des doigts le corps entier de la planète. Sur ce versant, une fois encore les soucis techniques domineront, et le grimpeur n’aura guère le temps de penser à la dilatation du vide et de l’espace invisible qui l’emplit. Pour un moment, seuls compteront la danse des gestes, la construction adroite des mouvements de l’escalade, la sensation du bon fonctionnement du corps et des muscles. Mais en même temps entrera dans l’esprit le vide un instant oublié et pourtant si proche, si sensible qu’au sommet, dans l’immobilité soudaine du corps libéré de l’ascension, quelque chose se passera – toujours, chaque fois même chose et chose nouvelle, souvent mise en mots sans que les mots n’en trouvent la forme vraie, et intuitivement liée à la fois à la distance des plaines habitées et à ce qui paraît être une proximité inhabituelle du ciel.
Cette exaltation qu’éprouve l’escaladeur en atteignant le sommet de la Sainte-Victoire est sans doute, dans sa nature sinon en intensité, comparable à celle qu’il peut connaître sur toutes les montagnes de la planète. Mais est-elle identique à celle du pèlerin venturier que la visite de la chapelle des Moines a imprégné de ferveur juste avant qu’il atteigne la cime ?

Quand l’action devient métaphysique


Bien des alpinistes ne verraient dans une telle interrogation que pure spéculation. Un escaladeur, à qui l’on demandait pourquoi il retournait inlassablement vers les sommets, répondit que c’était précisément pour ne pas se poser cette question. Là-haut, disait-il, l’action dispense de la métaphysique. Peut-être est-elle justement une manière de métaphysique… Mais à quoi bon se le demander quand le bonheur de grimper suffit à emplir une vie et à lui donner une perfection qu’elle n’a pas dans le monde des basses terres ?
Il est vrai cependant que la fréquentation de certains alpinistes, poussés par leur passion à atteindre les plus hauts niveaux techniques de leur sport, finit par laisser croire que ces athlètes – tout escaladeurs de ciel qu’ils soient – sont loin d’avoir la vie intérieure que la fréquentation de l’altitude pourrait laisser imaginer. Jadis, les « fous de Dieu » partaient vers les sommets à la recherche de l’illumination spirituelle. Mais la montagne ne suffit pas à faire le mystique. Et dans sa recherche souvent immodérée du danger et des sensations fortes, l’alpiniste évoque parfois moins le pèlerin brûlant de religion que le maniaque maladif fuyant quelque obsession insupportable et tirant sur sa chaîne comme le chien à chaque passage de voiture. « J’ai été un serial climber », disait récemment François Marsigny qui reconnaissait tout de même que l’alpinisme l’avait sauvé : « La montagne m’a structuré. Une édification, une construction dans la fuite […]. Mais le haut niveau est une activité monomaniaque, obsessionnelle. J’étais odieux […] mais ma survie en passait par là, il fallait que j’y aille. »

Trouver un équilibre dans la fuite


On est loin de la vision du guide et écrivain Gaston Rebuffat qualifiée par Lionel Terray d’alpinisme angélique… Bien loin de cette sorte de perfection presque spirituelle que laissent supposer les innombrables récits d’ascension imprégnés de lyrisme romantique.
Mais le paradoxe n’est peut-être qu’apparent. Si l’on cherche ce qui pousse le grimpeur vers les sommets, il faut se poser non pas une mais deux questions : « Pourquoi est-il parti une première fois ? » puis « Pourquoi y est-il retourné ? » On s’aperçoit alors que ce qui l’a poussé à partir n’est pas forcément ce qui l’a conduit à poursuivre le chemin. Le premier départ est souvent une fuite – et cela est vrai pour bien des voyages. Puis les merveilles rencontrées occultent et affaiblissent peu à peu les raisons moins glorieuses de la fuite. Un équilibre se construit. Le bonheur de monter vers les cimes devient de jour en jour plus pur. Et sans que l’on n’y prenne garde, des mécanismes psychologiques entrent en jeu, une sorte de « magie de l’altitude » qui fait pressentir à l’alpiniste qu’en fuyant le monde ordinaire, il entre dans un univers de sensations et d’émotions d’une richesse insoupçonnable. L’enchaînement des courses en montagne cesse alors d’être perçu comme la répétition maniaque d’une recherche désespérée poussant l’alpiniste à collectionner les sommets comme don Juan les femmes. Et chacune de ces ascensions devient une nouvelle étape sur le chemin de ce que l’himalayiste Chantal Mauduit appelle une quête.
Que l’on ne s’y trompe donc pas : l’alpinisme est davantage un voyage qu’une simple fuite, et les grimpeurs qui atteignent le sommet de la montagne Sainte-Victoire par son versant sud sont plus proches des pèlerins aventuriers qu’ils veulent bien le laisser paraître. Derrière la lourdeur de leur discours technique, derrière la rudesse de leur passion, ils cachent des bonheurs qu’ils ne savent pas véritablement décrire. À leur insu, la symbolique de l’ascension et de l’altitude s’est emparée d’eux, les a travaillés, transformés. Et tout leur être s’est affermi dans une nouvelle certitude : en montant – en souffrant et en jouissant de monter –, ils se sont élevés au-dessus des hommes pour se rapprocher de « la demeure des dieux ». C’est cette double transformation qui permet de mieux se « construire dans la fuite » et de faire d’une activité apparemment purement technique une patiente recherche : recherche de soi-même, ou plus précisément recherche de ce qui relie l’individu au monde et en particulier aux autres hommes, recherche de ces instants de pure conscience au cours desquels l’alpiniste se découvre en parfaite union avec ce qu’il ressent comme étant l’Être même du monde.
Pour décrire ces moments presque mystiques suscités par la montagne, la tentation est forte de parler de rencontre avec Dieu. La plupart des pèlerins qui, de l’Himalaya aux Andes en passant par toutes les montagnes du globe, choisissent d’aller prier en altitude, ne se posent même pas la question : ils savent et disent qu’ils vont à la rencontre de Dieu ou de leurs dieux. Mais les alpinistes occidentaux décrivent rarement ainsi leur expérience de l’altitude, même si parfois les termes religieux débordent de leurs discours. Ils préfèrent parler de pur plaisir – c’est le fameux « je vais en montagne parce que j’aime ça » – et arrêter là la métaphysique. Est-ce par pudeur ou par ignorance ? Peu importe. Mais quelle qu’en soit la cause, ce décalage entre deux visions de la montagne et du monde de l’altitude peut devenir source de problèmes graves lorsqu’il résulte du choc entre des cultures différentes. En 1973, l’écrivain montagnard Samivel notait déjà à propos des expéditions occidentales en Himalaya : « Les conquêtes sportives ou scientifiques de l’Occident ont et auront des répercussions psychologiques dont l’ampleur est difficilement évaluable. Elles créent en effet des brèches dévastatrices dans la sphère protectrice des certitudes mythiques, c’est-à-dire un nouvel état d’angoisse parmi des millions d’hommes. De telles conséquences n’ont jamais été envisagées avant l’exécution de ces entreprises. »

Vers quelle rencontre ?


Samivel agrémente cependant sa vision d’une note plus optimiste en citant un écrivain hindou contemporain : « Ce n’est pas simplement une montagne et même la plus haute montagne du monde qui s’appelle l’Everest ; c’est la demeure de nos dieux, le sanctuaire de nos saints, le point névralgique de notre recherche de l’infini. La conquête de l’Everest […] ne détruit pas les vieux mythes dans le cœur des hommes. Elle force simplement ceux-ci à les repenser à un niveau supérieur de conscience. » L’écrivain hindou parle sans doute de ces hommes innombrables pour qui les montagnes sont des lieux sacrés, et que bouleversent les entreprises d’un monde occidental où la spiritualité n’est plus – et de loin – la préoccupation dominante. Mais sa dernière phrase pourrait tout aussi bien s’appliquer à ceux qui, dans notre monde occidental actuel, partent vers les sommets comme des fuyards, s’y oublient en s’immergeant dans les risques et les difficultés techniques, et sans le vouloir finissent parfois par vivre d’extraordinaires rencontres avec, avec… ? Peu importe le mot qui pourrait décrire cette expérience. L’important est la rencontre du sacré offerte par la montagne. À chacun ensuite d’en parler comme on lui a appris à le faire.
Au cours d’un voyage en Alaska, dans le massif du mont Denali – le McKinley des cartographes nord-américains –, des amis et moi avons réussi à atteindre la cime de la montagne que nous avions projeté de gravir. Il se trouve qu’au cours des jours qui avaient précédé l’ascension, je m’étais plongé dans un livre sur les grandes religions et les principales conceptions de la divinité. Et de retour à notre camp de base, j’ai noté dans mon journal de bord : « La journée était exceptionnellement belle. L’air était calme et la lumière d’une transparence parfaite. De l’étroit replat sommital, la vue portait loin sur une large partie du massif du McKinley. Et d’après nos renseignements, nous étions les premiers êtres humains à atteindre ce lieu. Je ne me souviens pas d’y avoir rencontré le dieu des Saintes Écritures. J’aurais d’ailleurs eu assez peu de chances qu’il en soit ainsi, puisque je ne l’avais pas mis dans mon sac. Il devait être ailleurs, prisonnier des espaces clos et encensé où les croyants vont le prier. Il n’était pas là-haut. Mais je crois que Descartes y aurait perçu son dieu à lui, celui dont il a un jour pressenti la présence dans les beautés de la logique, de la mathématique et des lois de la physique, celui que l’on peut appeler le dieu de l’harmonie des choses, ou plutôt de l’harmonie de la compréhension que nous avons des choses. La montagne n’apprend pas que Dieu existe. Elle montre simplement qu’exister, vraiment exister, c’est percevoir la part du divin en nous. Je me suis alors souvenu d’une phrase du poète Yves Bonnefoy : “Il ne s’agit que de regarder et d’écouter avec force pour que l’absolu se déclare au bout de nos errements.” »

Texte extrait du livre : Chemins d’étoiles n° 1
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