Voyage engagé et voyage à risques

Julie Boch et Émeric Fisset ont traversé à l’été 2005 et à l’été 2006 la péninsule du Kamtchatka, dans l’Extrême-Orient russe. Seuls et à pied, dans la rude nature de ce Far East sibérien. Un voyage engagé, voire à risques.


Sans GPS, sans ravitaillement logistique, sans balise de secours, sans téléphone satellite. Sans voyage de reconnaissance et, si possible, sans billet de retour. À pied. C’est ainsi que nous aimons voyager. C’est par la marche, sac au dos, que nous avons découvert le Vercors, les Andes ou le Kamtchatka. Dans l’offrande d’un total engagement physique. Mettre ses pas dans ceux des animaux, ours et orignaux, qui témoignent d’une intelligence instinctive du terrain ; entendre au bivouac le hurlement des loups, au risque de se craindre proie ; grappiller les baies au passage ; savourer les champignons sauvages ; franchir les rivières à gué ou à la nage ; chercher la meilleure voie qui mène au col ; voir la toundra d’altitude succéder à la taïga, la steppe au littoral ; accepter de la nature tout ce qu’elle donne, le soleil comme les intempéries, la chaleur comme le froid, l’exaltation comme la douleur ; sous la grêle, le crachin ou l’averse, redécouvrir l’importance du temps qu’il fait : redevenir tributaire des contraintes de l’environnement, loin d’être une servitude, est une satisfaction, celle, profonde, de composer avec la nature. C’est le ciel qui décide de notre itinéraire, de notre avance, de notre confort. Chaque matin, sa couleur dicte le ton du jour.
Ne pas passer de parasol en parapluie ni de haut lieu en haut lieu, de bus climatisé en hôtel de luxe, mais connaître la joie d’une cabane que l’on n’attendait pas, le bonheur du rayon de soleil dont on désespérait, la surprise d’une rencontre sincère : la confrontation du marcheur au terrain permet tout cela, et bien plus encore. Elle permet souvent de goûter la sérendipité, cette providence qui fait jaillir la joie des aléas, et le bonheur de la souffrance. Sans doute n’est-on jamais mieux reçu que par l’autochtone dont on ne suspectait pas la présence à des dizaines de kilomètres à la ronde, et qui connaît ce qu’il en coûte d’efforts d’avoir atteint à pied sa retraite.
Pas question non plus de voyage de reconnaissance, d’itinéraire balisé : nous ne voulons pas savoir ce que nous mangerons, où nous dormirons, le terrain que nous traverserons, qui nous rencontrerons. Nous voulons qu’entre notre point de départ et le but que nous nous sommes assigné chaque instant soit inédit, chaque émotion nouvelle, que l’un et l’autre se gravent jour après jour en nous. Et que la mémoire puisse, aidée seulement par les cartes, faire ressurgir dans l’ordre, sans la moindre discontinuité, la succession des visages et des paysages, la richesse des émotions et le surgissement des pensées. La meilleure manière de conserver d’un bout à l’autre du voyage la disponibilité de l’esprit nomade est que la plénitude de l’objectif qui se rapproche ne soit pas entachée par la précipitation liée à un billet qui expire ou un visa qui se périme. Que seule la satisfaction de l’objectif atteint, du voyage réussi, décide de la date du nécessaire retour.
Voyager ainsi, seul ou à deux, est indéniablement prendre un risque. Mais assumer le risque de se perdre est miser sur la découverte ; assumer le risque de se blesser est croire en son aptitude à comprendre le milieu ; assumer le risque de l’isolement est ressentir en soi la joie du spectacle de la nature, connaître un instant encore, dans sa virginité, la surprise des anciens découvreurs. Dans un océan de verdure ou au flanc d’un volcan pelé, face à une harde de guanacos ou une bande de loups, c’est le monde d’avant la Chute qui ressurgit, quand aucun pylône ne le défigurait encore, qu’aucune radio ne perçait son recueillement, qu’aucun artefact ne venait le souiller. Rien qui distraie l’homme de la contemplation de la terre qui lui fut donnée en partage.
Ce n’est pas seulement l’exotisme que nous allons quérir ainsi. Pas seulement une beauté neuve qui divertisse notre esprit gavé d’images. Mais une expérience. Celle de l’absolue dépendance à soi-même, à ses actes et à sa volonté, lorsque chaque geste conditionne la survie, lorsque nulle assurance obligatoire ne tend les filets qu’impose à chacun une société obsédée de sécurité. Le risque n’est pas le but, mais la condition, acceptée de bon cœur, qui permet une telle expérience de la responsabilité, de laquelle découle un profond sentiment de liberté. Car savoir qu’aucun hélicoptère ne viendra vous chercher, qu’aucun téléphone ne sonnera au fond de la combe où vous avez arrimé votre tente est une pensée libératoire. Pris dans la queue d’un typhon au Kamtchatka, nous avons compris que notre précarité était une force. La tempête est légère à qui n’a rien à perdre. Ni maison, ni voiture, aucun bien que nous ne pussions serrer contre nous sous le grain. Il suffisait de plier l’échine et d’attendre que ça passe, non pas vaincus, mais patients face aux épreuves de la nature.
Quand le beau temps fut revenu, alors que le soleil déclinait derrière le volcan Karimski, dont le cône charbonneux avait pris des reflets de moire, après que se fut levée la lune, kopeck brillant dans la diaprure des nues, allongés sur la terre, les yeux plantés dans le ciel, nous nous écoutions vivre. Cette pulsation, était-ce l’explosion du volcan ou les coups de boutoir dans notre poitrine ? Et toi mon cœur pourquoi bats-tu ? Je bats pour ces moments qui justifient la vie. Cette plénitude de l’être sûr d’exister, pure maîtrise de sa propre force, dans l’entière satisfaction d’un corps soumis à la volonté, et que traverse le vaste chant du monde. C’est pour cela que nous étions partis. Notre voyage n’avait pas d’autre alibi. Nous n’allions pas observer les ours, compter les saumons, étudier les volcans ou la couche d’ozone, sauver les cultures autochtones en péril. Pas de sponsors, pas de mots d’ordre, pas de slogans. Quittant un monde alourdi de symboles, nous étions simplement venus vivre.

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