Balade sur les îles de l’Ouest irlandais

L’Irlande est terre d’inspiration : pour les visiteurs, certes, mais aussi pour ses habitants, imprégnés de son passé. Les îles qui l’entourent à l’ouest témoignent plus particulièrement de cette tradition artistique : Tory, l’île des peintres, au nord, la Grande Blasket, l’île des écrivains, au sud, et les îles d’Aran au centre. Christophe Bluntzer a recueilli leur histoire, enchaînant les séjours et les reportages photographiques pour mieux saisir leur visage.


C’est en 1983 que j’ai commencé à m’intéresser à l’Irlande. Afin de réaliser un reportage, je me suis rendu à Belfast, en Irlande du Nord, où la situation était explosive. On se rappelle qu’en mai 1981 l’indépendantiste Bobby Sands et neuf autres républicains avaient succombé à la grève de la faim qu’ils poursuivaient dans la prison de Maze. Là, j’ai entamé un travail photographique sur les gavroches et leur révolte contre l’occupant britannique. J’ai circulé du quartier protestant, où je vivais chez un juge, au quartier catholique. Ma femme, que j’avais rencontrée alors qu’elle étudiait le français à Paris, est venue me rejoindre à Dublin et nous avons visité le Sud pendant trois semaines. Pour elle, qui était irlandaise par son père mais avait vécu en Cornouailles, dont elle était originaire par sa mère, cette découverte fut aussi émouvante que pour moi. C’est donc en ma compagnie qu’elle foula enfin le Connemara de ses ancêtres. L’appel de l’Ouest allait désormais grandir en nous. Pour les Irlandais, les îles au large de leur pays sont un sanctuaire, le dernier lien avec leur tradition. Un lien parfois ténu car il leur est plus facile de se rendre aux États-Unis, où chacun a encore de la famille, que de gagner les îles d’Aran. D’un côté, c’est un déplacement ; de l’autre, un véritable voyage dans l’espace et dans le temps.
C’est sur le mur d’un pub à Oughterard que, pour la première fois, j’ai trouvé mention de Skellig Michael. On y voyait la photographie d’un rocher qui, par son caractère accore et altier, évoquait celui de L’Île Noire d’Hergé. Quelques années plus tard, le soleil se couche sur le bourg côtier de Cahirciveen, dans le Kerry. La petite salle de l’Anchor Pub est bondée, mais nous dénichons un bout de table dans la cuisine où s’agitent le propriétaire et son fils, l’un roulant des barriques de bière, l’autre discutant avec des « gens de Dublin ». Nous attendons l’embarquement pour Skellig Michael. C’est un rafiot bleu et blanc qui, sur une mer juste plissée par la légère brise d’ouest, nous permet d’accoster sans être trop maltraités par les éléments. Sitôt débarqués sur l’immense rocher – il n’y a pas d’amarrage possible, aussi le bateau qui s’en retourne immédiatement nous laisse-t-il seuls avec l’histoire –, nous gravissons les deux mille trois cents marches qui mènent aux vestiges du monastère bâti sur l’un des deux pics de l’île, à quelque 214 mètres. Là-haut, cinq réservoirs destinés à collecter l’eau de pluie et des huttes de pierre ou clochain en forme de ruches – où se réfugier par mauvais temps est une délicieuse expérience – rappellent que des moines s’établirent ici dès l’an 600. On y voit encore six de leurs cellules ainsi que les ruines d’un oratoire et d’une église, avec son cimetière attenant. Les saints hommes ne sont plus là pour cultiver les lopins de terre, pêcher sur les coracles (curach), ou collecter les œufs des macareux, qui sont désormais les seuls moines du lieu…
La réclusion du site est totale, mais elle ne découragea pas pour autant les Vikings de venir le piller à la Pâque de l’an 823, ni même les moines de l’habiter jusqu’à la fin du XVIe siècle. Bon an mal an, les pèlerins montaient y baiser la pierre levée de Needle’s Eye (le « chas de l’aiguille ») et les couples s’y mariaient, notamment en période de carême, comme le permettait ici l’ancien calendrier julien. Au XIXe siècle, Skellig Michael était habité par un gardien de phare avec femme, enfants et basse-cour, qui passaient l’année sur une toute petite plate-forme rocheuse au centre de l’île, où se succédèrent différents préposés jusqu’en 1987, date de l’automatisation de la station. Seuls des archéologues et toutes sortes d’oiseaux, tels le puffin des Anglais, le pingouin torda, le pétrel tempête et le fou de Bassan à tête jaune qui, de loin, semblent couvrir la roche de neige, fréquentent aujourd’hui le site protégé, où il est interdit de séjourner.

Blasket en lettres d’or


Plus au nord, une autre île aujourd’hui inhabitée nous retient davantage. À travers nos lectures tout d’abord, car la vie sur la Grande Blasket a été abondamment décrite par ses habitants. De loin, elle ressemble au dos d’une baleine. Sur cette terre verdoyante de 5 km de long sur 1 km de large s’est développée autour d’une modeste niche portuaire une population de paysans pêcheurs qui pratiquaient un gaélique poétique et moyenâgeux au vocabulaire riche et imagé. Isolés du reste de l’Irlande, ils maintinrent leurs coutumes jusqu’à l’aube du XXe siècle, qui vit la renaissance du gaélique et l’arrivée des premiers universitaires norvégiens, suédois, anglais et français désireux d’enrichir leurs études ethnologiques et linguistiques. C’est à cette démarche que répond l’autobiographie de Tomás O’Crohan, publiée en 1929 et traduite ultérieurement en anglais puis en français sous le titre L’Homme des îles. « Depuis que le premier feu fut allumé dans cette île, consigne-t-il, personne n’en avait décrit la vie et les mœurs. […] Je suis fier d’avoir mis sur le papier mon histoire et l’histoire de mes voisins. Cet écrit fera savoir comment les insulaires vivaient dans l’ancien temps. » L’écrivain, dont la mère coltinait la tourbe pour qu’il pût fréquenter l’école, évoque sa jeunesse, la chasse aux phoques, de la même espèce que ceux qui hantent encore la plage à nos pieds. On y lit aussi les activités de « naufrageurs » des îliens, avec la récupération des cargaisons des bateaux échoués sur les redoutables battures au nord de l’île. Touchante est l’histoire des femmes qui découvrent de bizarres petites feuilles à l’intérieur de barils échoués, feuilles qu’elles utilisent pour teindre leurs jupons avant d’apprendre qu’il s’agit de thé… Huit autres écrivains suivront avec le même talent, les deux principaux étant Muiris O’Sullivan qui, dans Vingt Ans de jeunesse, que nous avons lu sur place, raconte l’histoire d’un îlien ayant quitté son île pour devenir policier, et Peig Sayers dont la bouleversante Autobiographie d’une grande conteuse d’Irlande sera étudiée par des générations d’écoliers. On y découvre la pauvreté persistante, la disette durant les semaines de pêche infructueuse, les disparitions en mer. « Comment aurais-je pu me douter que tant de littérature se cachait sous les cheveux gris de ma mère », s’étonne son fils Michael qui, sous la dictée, relata l’histoire.
Nous découvrons l’endroit avec le livre de George Thomson comme guide, là où « il n’y avait ni magasin, ni pub, ni bureau de poste, ni policier, ni docteur, ni curé. [L’île] était souvent coupée du reste de l’Irlande par des semaines de mauvais temps sans fin ». Par des chemins couverts de gazon, nous atteignons à l’est le village fantôme de cent vingt âmes, empreint de tristesse, avec ses habitations en ruine d’écrivains, de poètes et de conteurs mais où, par les fenêtres béantes, on peut toujours profiter d’une vue admirable sur la mer. Au-dessus de la plage, nous installons notre modeste tente verte et imaginons des garçons et des filles dansant la céilí, la gigue irlandaise, ou les parties musclées de hurling, le sport national. Nous rêvons durant trois jours avec pour seuls voisins des moutons, des lapins – qui prolifèrent à présent – et un vieil âne, à l’emplacement de « la dernière paroisse avant l’Amérique », comme l’écrivit Tomás O’Crohan. C’est le gouvernement irlandais qui, en 1953, décida l’abandon de la Grande Blasket, où la vie avait été rendue plus rude encore par le départ de nombreux habitants pour Springfield, dans le Massachusetts. Sur la « Grande Île », l’Irlande, le Blasket Heritage Center retrace l’existence de cette localité qui était menacée par des projets de rénovation immobilière.

La mémoire d’Aran


À Galway, dans le Connemara, l’ambiance est moins nostalgique. Un ferry tout neuf, le Queen of Aran, nous attend pour un voyage sur les trois îles d’Aran : Inis Mor, la plus grande (13 km sur 3), Inis Meáin (4 km sur 2) et la petite Inis Oírr (2 km sur 1). Nous y avions déjà séjourné en 1998 pour y goûter le silence, le retour à la vieille Europe au caractère rural, sans voitures. Inis Meáin ne possédait alors qu’une seule Land-Rover ! Des milliers de visiteurs viennent aujourd’hui s’émerveiller de la position du fort de Dun Aengus qui, à l’ouest d’Inis Mor, est formé de trois enceintes semi-circulaires de l’âge du bronze, adossées à une falaise. Les chevaux de frise qui jaillissent du sol y narguent toujours les Vikings. « Certains anciens, par respect teinté de crainte, n’ont d’ailleurs jamais souhaité le fouler », nous confie la gardienne des lieux. Mais c’est la nature même de ces terres insulaires qui défie l’imagination. Siècle après siècle, l’homme y a livré une bataille sans répit aux éléments. Plus des deux tiers de la superficie d’Aran sont en effet constitués de dalles calcaires qui condamnaient apparemment toute forme d’agriculture. C’était sans compter l’ingéniosité des habitants. Les gens d’Aran eurent l’idée de mélanger sable et algues pour produire la terre manquante. Ils durent aussi repousser les pierres qui servirent alors à l’édification de kilomètres de murets, pour protéger les cultures du vent. Il faut encore avoir présent à l’esprit que, ne disposant pas de tourbe pour se chauffer, les habitants l’échangeaient contre leurs délicates pommes de terre, issues du labeur séculaire. L’écrivain anglo-irlandais John M. Synge, qui séjourna ici entre 1893 et 1902 et avait pour habitude de s’asseoir sur le « siège » de pierre (cathaoir Synge) où nous goûterons aussi la vue sur Inis Mor en face, constatait déjà : « Tout homme parle deux langues. Chacun est un pêcheur averti qui sait manœuvrer un coracle avec un sang-froid et une dextérité extraordinaires. Il sait aussi cultiver la terre avec des procédés simples, brûler le varech, tailler des pampooties [chaussons de cuir faits d’une pièce et sans semelles], réparer les filets, construire et enchaumer une maison, fabriquer un berceau ou un cercueil. » Ici, l’Irlande prend un caractère abstrait, par le graphisme de ses roches, des sillons et de l’érosion. Le mystère et la magie imprègnent le paysage, tout comme ils restent vifs dans les croyances populaires. Jadis, par exemple, les parents vêtaient de robes leurs fils, pour éviter que les fées, qui n’enlevaient que les petits garçons, ne les leur dérobent. La tradition littéraire, qui s’est enrichie d’un grand nombre de témoignages depuis le début du XXe siècle, se nourrit de toutes ces histoires surnaturelles. Le cinéma a lui aussi laissé son empreinte : au début des années 1930, l’Américain Robert Flaherty filma l’histoire d’une famille dans L’Homme d’Aran, grand prix du festival de Venise.
Nous avions pris une chambre chez l’habitant et avions été très bien accueillis, même si notre connaissance du gaélique était maigre alors. Il faut dire que la population a tellement vieilli dans ces îles que l’arrivée de jeunes y est perçue favorablement. Les activités traditionnelles telles que la pêche ont périclité, essentiellement en raison du vieillissement de la population. Nous avons toutefois lié amitié avec Siobhan McGuinness qui, originaire d’un quartier populaire de Dublin, s’est installée sur Inis Mor. Elle y élève des moutons et, avec leur laine qu’elle ne teint jamais, tricote les fameux pulls d’Aran. À l’origine, ces derniers, ornés de motifs géométriques propres à chaque famille, permettaient d’identifier les corps méconnaissables des marins-pêcheurs rejetés sur le rivage.
À chaque fois que nous avons quitté ces îles, nous avons ressenti ce que John M. Synge éprouvait quand, après plus de quatre heures de traversée, il retrouvait la vie trépidante de Galway, en face, dans le Connemara. Nous aussi avions l’impression de revenir au monde.

Les huiles de Tory


Au nord-ouest de l’Irlande s’étend le Donegal, ma région préférée. Quoiqu’elle ne possède pas d’arbres, elle est accidentée comme le sont mes Vosges natales. C’est à Bunbeg que nous embarquons pour Tory : plus d’une heure trente d’une traversée houleuse en ce mois de septembre 2000. Curieusement, le bateau qui nous y conduit est aussi celui qui rapporte les cendres du peintre Derek Hill, qui vont être dispersées sur l’île. Son histoire mérite d’être contée. Il était une fois un gentil peintre anglais du Donegal qui, dans les années 1950, louait ici un cottage où il installait régulièrement son chevalet. Un pêcheur du nom de James Dixon, qui l’avait longuement observé à l’œuvre, prétendit qu’il pouvait en faire tout autant… À sa visite suivante, l’Anglais lui offrit le matériel nécessaire. Dixon s’empressa de l’accepter, à l’exception des pinceaux qu’il préféra fabriquer lui-même avec du crin de cheval. Et le succès fut au rendez-vous. Dès 1968, une de ses toiles fut inscrite au catalogue de Sotheby’s à Londres à côté des peintres les plus renommés. Ses sujets de prédilection étaient la mer, les bateaux, la tempête, le caractère sauvage de l’île qu’il quittait peu. Sa vocation tardive, à l’âge de 70 ans, ne créa ni jalousie ni raillerie, elle suscita plutôt une émulation qui donna naissance à l’école primitive de Tory. James Dixon, qui vouait une passion à la reine d’Angleterre, lui envoya une de ses peintures en cadeau. Buckingham le remercia en lui souhaitant longue vie. Le vœu royal se réalisa pleinement : James Dixon s’éteignit en 1970, à l’âge de 93 ans. Il est le premier d’une lignée locale de peintres naïfs qui exposent jusqu’à la Tate Gallery.
À l’occasion de la dispersion des cendres de Derek Hill, nous sommes reçus par le dernier roi des îles irlandaises, Patsy Dan Rodgers : il est à la fois le maire et le représentant de l’ordre. Sa franche poignée de main nous souhaite la bienvenue. Dans le véhicule du vieux Duffy, sous la pluie torrentielle, nous gagnons le Bed and Breakfast. Contrairement aux îles que nous avions précédemment visitées, la beauté du paysage, fort plat, où le village est insignifiant avec ses maisons refaites, ne constitue pas une curiosité. Seuls les ornithologues peuvent y trouver un certain attrait au moment des grandes migrations aviaires. Tory a en effet subi de nombreux bouleversements : avec un taux de chômage élevé, l’île ne doit sa survie et le maintien de ses habitants qu’aux subventions versées par le gouvernement irlandais, ce qui n’est pas du goût des voisins du littoral qui jalousent leurs privilèges. Un hélicoptère n’assure-t-il pas une rotation régulière qui, pour un prix modique, permet aux îliens d’effectuer leurs achats dans les centres commerciaux de Letterkenny pour éviter le voyage en bateau ? Avec tous les subsides du gouvernement, la pêche aux thons, maquereaux et saumons n’est plus une question de survie : il n’y a plus le moindre coracle. Il est loin aussi le temps où les habitants, trop pauvres pour payer leurs impôts, décidaient de jeter un sort au HMS Wasp, le bateau collecteur de taxes, qui s’échoua sur les récifs en 1884. Mais l’école, bâtie avec un budget démesuré pour que les enfants ne soient pas en pension dans le Donegal, atteste l’attachement des gens de Tory à leur île.
Notre balade aux îles de l’Ouest irlandais ne sera sans doute jamais achevée. Aussi longtemps que les huiles de Tory, les murets d’Aran, les récits de la Grande Blasket et les vertiges de Skellig Michael nous toucheront, aussi longtemps que nous retrouverons là-bas l’ancienne Europe celtique, nous retournerons y saisir les rides de la terre et de ses habitants, la lumière chargée d’embruns de l’océan.

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