Vivre avec le risque

Cumulant treize années d’allers-retours avec l’Afghanistan en guerre, que ce soit contre les communistes et leurs affidés soviétiques ou les talibans, Stéphane Allix a eu le loisir de réfléchir à son goût du risque et à l’excitation des situations de fracture et de déchirement.


Je suis entré clandestinement en Afghanistan en 1988 pour rejoindre, au titre de reporter de guerre, un groupe de moudjahidin combattant les Soviétiques. J’avais 19 ans et c’est la guerre qui m’attirait là-bas. Je n’avais peur de rien, j’étais intrépide, attiré par l’aventure, comme peut l’être un jeune chien inconscient des dangers qui l’entourent. Je n’ai même pas réalisé immédiatement la situation dans laquelle je me trouvais. Or il est très difficile, en Afghanistan, d’appréhender le risque car la plupart du temps il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Les gens sont honnêtes, accueillants, et il n’y a rien à craindre de la population locale. À l’époque, seuls les contrebandiers et les lignes de front étaient à redouter. Cependant, je me souviens d’avoir traversé des champs de mines avec une certaine inquiétude.
Face à la menace de mourir en sautant sur une mine ou d’être assassiné, j’ai adopté, à l’image des Afghans, une espèce de résignation au sujet de ce qui pouvait arriver. Inch’ Allah ! C’est en revanche à mon retour en France que j’ai eu une réaction physique violente. Dès que j’entendais le son d’un avion, je ne pouvais m’empêcher de penser à trouver un abri. C’était une angoisse irraisonnée mais, en Afghanistan, le bruit d’un aéronef annonçait un pilonnage presque immédiat. Moi et mes camarades moudjahidin nous jetions alors derrière le premier rocher venu, en priant d’être épargnés par les bombes.
J’ai pris brutalement conscience que les risques que j’encourais régulièrement n’en valaient pas la peine au mois de septembre 1998, lorsque notre voiture est tombée en panne sur une route déserte, au beau milieu d’une ligne de front opposant une faction de moudjahidin à des taliban ! Un obus de mortier s’est écrasé à quelques mètres de notre voiture et une maison a été détruite. J’ai été saisi d’une peur panique à cet instant. Je regardais autour de moi et ne voyais que des hommes au regard halluciné, animés d’une folie meurtrière terrifiante. J’ai pensé : « N’est-ce pas insensé de risquer sa vie aussi stupidement ? » J’aurais tellement voulu être ailleurs car tout cela n’avait aucun sens. Et puis un événement important survenu dans ma vie m’avait également fait prendre conscience de la nécessité d’être plus prudent : j’étais papa d’une petite fille et il était naturellement hors de question qu’elle grandisse avec la menace de voir son père disparaître à tout moment.
Je fonctionnais peut-être de façon égoïste, puis avec le temps et l’expérience j’ai peu à peu renoncé à exercer le métier de reporter de guerre. J’ai cessé de me rendre sur les lignes de front. Il en a été de même après la parution de mon premier ouvrage, La Petite Cuillère de Schéhérazade. J’avais longtemps enquêté sur la drogue, estimant que le sujet était capital. Mais poursuivre mon travail sur ce milieu dangereux m’est apparu dénué de sens au fur et à mesure que je constatais le désintérêt des grands médias. J’ai estimé que risquer sa vie pour ce genre de journalisme n’en valait plus la peine.

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