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Interview : Yann Benoist

Happé par l’apnée

Livre concerné : Les Prouesses de l’apnée

Comment avez-vous découvert l’apnée ?
J’ai découvert l’apnée en plusieurs temps. Enfant, j’ai vu Le Grand Bleu au cinéma, qui a fortement marqué mon esprit et s’est durablement gravé dans ma mémoire. Encore aujourd’hui, je peux le regarder avec le même émerveillement. Je ne connais en effet aucune œuvre qui égale ce film par l’émotion qu’elle procure, et les questions qu’elle pose. Et ce, alors même que Luc Besson a travesti la réalité de l’apnée, ainsi que la vie de Jacques Mayol et d’Enzo Maiorca.Toujours enfant, j’écoutais avec passion les récits de chasse sous-marine de mon oncle maternel. Mais ce n’est que bien plus tard, au hasard de vacances, que j’ai enfilé pour la première fois les palmes et ressenti « pour de vrai » les émotions de l’apnée. Dès lors, j’ai intégré un club et pratiqué de manière sérieuse la discipline. Ma découverte de l’apnée, telle une initiation, s’est donc faite très progressivement.

L’apnée fascine autant qu’elle fait peur. Comprenez-vous pourquoi ?
Je pense le comprendre, car j’ai moi-même ressenti cette fascination et cette peur. L’apnée questionne l’inconnu, car elle renvoie aux mystères de l’océan : qui y a-t-il sous la surface ? Puis en très grande profondeur ? Mais l’apnée questionne aussi la nature humaine : qu’est-ce qu’être terrien ? Pouvons-nous dépasser les limites que nous impose la biologie ? Peut-on devenir un surhomme se passant d’oxygène et de lumière ? La réponse est bien évidement non, et c’est pour cela que l’apnée fait peur. Se confronter à ses limites, c’est risquer de les dépasser, pour le pire. Heureusement, les dispositifs de sécurité permettent de se prémunir du danger.

Que vous apporte la pratique de l’apnée dans votre vie personnelle ?
Je travaille quotidiennement sur des sujets très difficiles : la pauvreté, la maladie et la mort. Mon métier d’ethnologue m’oblige à me confronter au plus près aux situations que j’étudie, à la réalité la plus dure. L’apnée est pour moi, sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, une bouffée d’air frais. C’est finalement une façon de m’évader. Mais plus encore, c’est un moyen de me recentrer, d’être seul avec moi-même pour mieux me connaître. Pour le scientifique que je suis, l’apnée est l’occasion d’une approche réflexive qui me permet d’affiner mon regard sur le monde.

Votre plus beau souvenir d’apnéiste ?
Mon plus beau souvenir d’apnée est lié à la transmission. Il s’agit du jour où j’ai initié ma fille de 15 ans, dans les eaux du Lavandou. Elle descendait et évoluait avec aisance à 12 mètres de profondeur, s’amusant même à y faire des cabrioles, ce qui m’effrayait un peu. Ma passion pour la plongée libre a pris tout son sens quand j’ai pu la transmettre à un être cher. J’aurais peut-être un jour le plaisir de voir ma fille apprendre à son tour l’apnée à mon petit-fils.

Vous êtes aussi anthropologue. Quel regard portez-vous sur vos condisciples et sur le milieu de l’apnée ?
Il est impossible de répondre à cette question de manière exhaustive, tant les représentations sont diverses et variées parmi les apnéistes. Je travaille présentement sur un ouvrage entier sur les questions anthropologiques qui entourent la plongée libre. On peut, en simplifiant beaucoup les choses, retenir que toute une partie des apnéistes recherche une autre façon d’être au monde, loin des représentations occidentales d’un corps séparé de l’esprit et de l’environnement. Concernant le milieu de l’apnée, j’observe son évolution avec beaucoup de mélancolie. J’ai le sentiment que la discipline est progressivement contaminée par ce qu’il y a de pire dans le sport de compétition : la confrontation, la performance et la course effrénée aux records. La survenue de syncopes devrait être exceptionnelle. Or, ce n’est plus du tout le cas dans les grandes compétitions.

Questions préparées par Agnès Guillemot


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