La maison d’édition et la librairie des voyageurs au long cours
Interview : Michel Sauquet
La mère debout
Comment le Stabat Mater de Pergolèse est-il devenu la source d’inspiration principale de votre intrigue ?
C’est vraiment un souvenir personnel. Cette œuvre musicale m’a poursuivi pendant des années. Enregistrée dans une cassette audio comme on n’en fait plus, elle m’a accompagné dans tous mes séjours à l’étranger, et le seul fait de la contempler de temps en temps, dans son état usé et poussiéreux, a fait remonter en moi, comme une madeleine de Proust, des brassées de souvenirs et d’émotions. C’est une œuvre étonnante, à la fois pleine d’emphase et de nostalgie, une musique parfaite où des cantatrices et des violonistes peuvent donner toute leur mesure. Elle constitue le cœur battant de mon livre, en surplombe tous les rebondissements, relie les uns avec les autres les différents chapitres, dans leurs constants allers-retours entre la vie d’Helena la passionaria, celle du narrateur, celle de Pergolèse et celle d’un mystérieux jeune musicien assassiné au camp de Dachau. Le livret du Stabat Mater, poème du XIIe siècle, est particulièrement sinistre, je le reconnais, mais il a été pour moi l’occasion d’aller à la découverte de la fascination qu’exerce depuis longtemps la figure de la Vierge Marie sur des milliards d’êtres humains.
Pourquoi le choix de l’Abyssinie des années 1970 en tant que cadre du roman ?
Parce que j’y ai vécu de mi-1973 à fin 1976. Ces dates représentent une période charnière dans l’histoire de l’Éthiopie. Je suis arrivé dans ce pays à une époque où régnait encore le Négus Haïlé Sélassié, qui avait beaucoup choqué en distribuant en public des quartiers de viande à ses chiens alors que sévissait autour de lui une famine terrible. C’est l’une des raisons pour lesquelles il fut déposé puis emprisonné en septembre 1974. Au début, la révolution avait été étonnamment pacifique avant qu’elle ne devienne, sous la férule du colonel Mengistu, particulièrement sanglante, ce que je rapporte brièvement dans le livre. Je travaillais là-bas dans une organisation paysanne, en tant que volontaire expatrié, dans une sorte d’état d’ubiquité : j’étais à la fois présent au milieu d’un peuple en souffrance, auquel j’étais profondément attaché, et ailleurs : dans mes souvenirs, mes questionnements, mes obsessions musicales et littéraires. Dans ce pays à l’histoire et à la culture millénaire, qu’on a longtemps appelé « Abyssinie », un mot pour moi très évocateur et que j’ai souvent préféré à « Éthiopie ». En outre, on le comprend dans le roman, ce cadre est aussi celui des guerres coloniales de Mussolini.
La musique permet-elle d’exprimer les sentiments autrement que l’écriture ?
Bien sûr ! Wagner disait cela magnifiquement : « Là où les mots s’achèvent commence la musique. » La musique porte, crie les sentiments plus sûrement que les mots, souvent maladroits, presque toujours insuffisants. Mais en même temps elle les inspire ! Il arrive que l’on écrive sous sa dictée, comme on écrit sous l’effet de l’alcool ou de la drogue (expérience que je n’ai pas). Et la musique fait voyager, aussi. Le Stabat Mater me transporte dans le temps (le XVIIe siècle de Pergolèse) et dans l’espace (le Naples de ses études et de sa courte carrière). N'importe quelle cantate de Bach m’expédie au cœur de l’Allemagne, et le Requiem de Mozart me propulse à Vienne, où vit aujourd’hui toute une partie de ma famille. Et que dire de Vivaldi, qui me plonge dans cette Venise où je rêverais de finir mes jours !
Pouvez-vous dire quelques mots comment vous avez travaillé sur cet ouvrage ?
J’ai lu des tas de témoignages assez ennuyeux d’écrivains qui racontent à quelle heure ils se réveillent le matin pour se mettre au travail, les pantoufles qui leur sont indispensables pour bien écrire, la manière dont ils suivent le plan de leurs ouvrages, la rigueur qu’ils tiennent à mettre dans leur processus de création. Ce n’est pas du tout mon cas. J’écris à n’importe quel moment de la journée (ou de la nuit) quand « ça me vient », pour employer une expression fort triviale, mais qui dit bien la « poussée » de l’écriture. Cette poussée qui peut venir sous la douche, dans le train, à ma table de travail alors que j’y suis sur tout autre chose. Et elle ne vient pas toujours de l’envie d’écrire des événements nouveaux, d’ajouter un rebondissement à l’intrigue, mais souvent de la découverte de ce qui peut expliquer, relier entre eux les différents éléments du livre (« Bon sang, mais c’est bien sûr ! »). Je n’ai qu’une seule prétention à propos de Stabat Mater : tout s’y tient, y compris les passages oniriques. La toile tient, même si c’est une toile d’araignée ; toute situation décrite a son pendant dans une autre, à une autre place du roman. J’ajoute que je suis souvent dans l’écriture de deux ouvrages à la fois (c’était le cas, en l’occurrence), et ils ne cessent de me hanter, jusqu’au manuscrit définitif. J’y pense tout le temps.
Un ouvrage littéraire ou artistique vous a-t-il aidé durant votre processus d’écriture ?
Évidemment, je me suis beaucoup documenté, avec en particulier des livres comme celui de Patrick Barbier : Giovanni Battista Pergolesi (Pergolèse), édité par Bleu Nuit, et j’ai été inspiré par tout ce que j’ai lu dans le temps sur l’Éthiopie et plus récemment sur les camps de concentration nazis. Mais c’est surtout d’avoir été sur place (dans l’île du Gaou près de Toulon, en Éthiopie jadis, dans les rues de Naples, dans les marches d’Ancône, au camp de Dachau, au couvent des Franciscains à Paris, etc.) qui m’a aidé à construire le livre. Comme m’ont aidé tous ces souvenirs de lecture d’une vie assez longue (j’aurai 80 ans cette année) : Saint-John Perse, Thomas Mann, Saint-Exupéry, Dostoïevski, Rimbaud naturellement? ainsi que beaucoup d’ouvrages sur la spiritualité, notamment liée au « Pauvre d’Assise ».
Questions préparées par Lilla Poublan
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