L’esprit du cavalier

L’Américain CuChullaine O’Reilly, fondateur et animateur de la Long Riders’ Guild milite pour la défense et la reconnaissance d’un statut de voyageur spécifique aux cavaliers au long cours. C’est un appel au retour à une certaine forme de chevalerie.


Le cheval était allongé pour mourir, et j’étais trop naïf pour le voir. La lune était pleine, dispensant assez de clarté pour que je puisse lire un manuel de médecine vétérinaire, si toutefois j’en avais emporté un. J’étais au Kafiristan, modeste village coincé à la pointe nord du Pakistan où ne pas tuer son voisin était une innovation récente et, de plus, j’étais à nouveau seul, comme à l’accoutumée. Il n’y avait que mon ami Ali Muhammad Khan. Mais il en savait juste assez sur les chevaux pour balancer sa jambe par-dessus la selle. Un vieux réfugié afghan, bruyant et grisonnant, se tenait auprès de lui sur le sol sombre : c’était le cuisinier de la tchaikhana où nous avions fait étape quand le cheval était tombé gravement malade. « Il conseille de percer l’estomac du cheval pour l’empêcher de mourir », me dit Ali Muhammad, tandis que l’Afghan poursuivait son bavardage. J’hésitai, ne sachant que faire, mais assurément guère prêt à plonger mon couteau dans le ventre du cheval de bât au cas fort improbable où un campagnard inculte en connût plus que moi en matière de médecine équestre. Je restai donc agenouillé, tandis que mes trois autres chevaux trépignaient et hennissaient de frayeur à quelque distance ; je tins la tête du cheval à l’agonie et essayai de lui insuffler la volonté de vivre. Bien sûr, il ne vécut pas. Il mourut dans mes bras, pas de manière paisible mais avec un grand soupir pénible et un ultime râle venu du fin fond de sa gorge. Les rayons de la lune semblaient braqués sur ma conscience coupable. Il était 0 heure 17 et j’avais perdu un cheval au cours de mon cinquième voyage équestre en Asie du Sud-Ouest. Mon esprit américain rationnel était en état de choc. Sven Hedin, le célèbre explorateur de l’Asie centrale, perdit au siècle dernier près de trois cents chevaux au cours d’une de ses expéditions. Il jugea leur trépas si insignifiant qu’il ne le mentionna qu’en passant à la fin de son livre. Mais il ne s’agissait pas de littérature ici. Il ne s’agissait pas d’un caprice en chaise longue. C’était la réalité brutale de l’exploration à cheval et je n’en pouvais soudain plus. Mon chagrin fut toutefois interrompu. « Le vieil homme conseille de trancher tout de suite la gorge du cheval si vous voulez que sa viande devienne halal [pure], sinon les kafir [infidèles] le boufferont avec son sang », dit calmement Ali Muhammad. Je reposai doucement la tête du cheval à terre. Ses yeux avaient déjà perdu leur éclat. Étrange, pensai-je, que l’envol de l’âme prive le corps de son éclat ! Puis je me levai. « Non, laisse-le, ordonnai-je. C’est déjà assez mal qu’il soit mort par ma faute. » Bien sûr, le vieillard avait encore raison. J’avais oublié que je me trouvais au Pakistan brutal et pas chez moi, aux États-Unis, où les animaux et spécialement les chevaux occupent une place privilégiée dans les cœurs. Au matin, tandis que j’étais encore sous le choc, les kafir dépecèrent et mangèrent mon cheval, le découpèrent en de nombreux quartiers de barbaque froide et me dérobèrent à jamais les idées romantiques que je cultivais depuis longtemps sur les beautés du voyage équestre.

Ni étapes assurées ni promenade en boucle


Il n’y a qu’une manière d’expliquer pourquoi j’étais là-bas, à risquer ma vie et celle de mes chevaux. Je suis un cavalier au long cours, l’un de ces hommes et femmes peu nombreux qui maintiennent une tradition pérégrine vieille de six mille ans. Mais avant que vous ne me demandiez ce que sont les cavaliers au long cours, laissez-moi vous signifier ce qu’ils ne sont pas. À notre époque de voyage anonyme par voie aérienne, les cavaliers au long cours ne sont pas des touristes, cavaliers de piste ou de manège. Ils sont l’équivalent équestre des astronautes, un petit groupe robuste de preneurs de risques et de chercheurs de sagesse. Contrairement aux touristes, qui dépensent leur énergie à couvrir de grandes distances mais ne découvrent rien de plus significatif dans leurs voyages que les cartes postales et leurs impressions fortuites, les cavaliers au long cours font mieux que d’être obnubilés par le fait de trouver leur destination sur une carte. Ils ont hérité de leurs précurseurs nés à cheval l’intuition que les cartes mentent plus que le cœur. Les touristes rentrent avec le souvenir des lieux, mais sont vaccinés contre toute forme de sagesse intérieure. Les cavaliers au long cours voyagent pour débrouiller le mystère de la plus ancienne forme de communion entre l’homme et le cheval, l’art ancien du voyage équestre. Vous ne pouvez pas plus classer les activités et les réalisations des cavaliers du monde sous le paisible titre de randonneurs à cheval. Malheureusement, l’un des effets destructeurs de la randonnée à cheval est l’abandon de toute surprise et la disparition de toute aventure véritable. Les randonneurs à cheval sont toujours assurés d’atteindre leur destination et d’y trouver un repas chaud, un lit confortable et un toit. Demandez à un explorateur à cheval ce qu’il en pense et il vous dira en riant qu’un tel filet de sécurité n’existe pas sur la haute route de l’aventure. Au lieu de cela, les cavaliers au long cours connaissent la réalité des muscles qui font mal après une semaine à parcourir 80 kilomètres par jour, ou la déception amère quand ils arrivent dans un village où il n’y a rien à manger pour leur monture ni pour eux-mêmes. Ils savent comment la pluie finit toujours par s’infiltrer le long du cou quel que soit le nombre de fois où ils ont relevé leur poncho à l’aide de leurs doigts froids et gourds ; ils connaissent la peur qui noue l’estomac quand le cheval s’ébroue et fait un écart devant un inconnu sur la route obscure et solitaire. L’exploration à cheval est risquée et peut même mettre la vie en danger, mais elle est exaltante et ne se réduit jamais au placebo connu sous l’appellation de promenade équestre. Vous l’entendrez rarement dire, mais les cavaliers au long cours ne sont pas non plus semblables à ceux qui montent en manège ou chevauchent en boucle. Ces derniers obéissent à leurs habitudes, que ce soit le dressage, le saut ou l’équitation western. Ils ne cessent de voyager en vue de renforcer le lien émotionnel avec leur monture. Leur chevauchée n’est pas destinée à rencontrer le moindre risque mais plutôt à les éviter. Au contraire, le voyage équestre détient des secrets que vous ne percerez jamais en promenade ou entre deux étapes. C’est la magie de grimper jusqu’à la crête du grandiose Shandur Pass alors que le soleil se couche sur la chaîne du Karakoram. En selle au sommet du monde, vous voyez soudain le ciel s’empourprer d’orange, de rose et d’or. Derrière vous se trouve cette torture que l’on appelle piste mais, loin en contrebas dans la vallée, vous voyez un village luisant de chaleur hospitalière avec ses lanternes vacillantes. Vous caressez alors l’encolure de votre monture et lui souhaitez longue vie, pour vous avoir encore mené sans encombre. Vous la pressez enfin pour qu’elle descende à travers les rangées de pierres coupantes jusqu’au terme d’un jour que vous ne parviendrez jamais à décrire à ceux qui ne sont pas de votre lignage. Curieusement, nous souffrons actuellement d’un manque de liberté équestre. Le XXIe siècle a confronté les propriétaires de chevaux à un paradoxe. Ils ont accès à des équidés athlétiques et pouponnés, des aliments synthétiques de l’ère spatiale, des téléphones cellulaires, la technologie du GPS, des assurances sur eux-mêmes et leurs bêtes ainsi qu’une multitude de gadgets qui permettent de gagner du temps. Toutefois, quand leur âme se trouble, 99 % des propriétaires de chevaux se rassemblent comme des lemmings, sans jamais comprendre que les choix équestres d’aujourd’hui ne répondront pas au vide spirituel qui dévore leurs âmes assoiffées d’expérience. Ce que ne vous diront jamais les magazines spécialisés ni les dresseurs de chevaux, c’est que voyager à cheval apporte une forme particulière de sagesse, vous aide à dépasser les vanités de ce monde et vous ouvre à l’aventure de la quête de soi. Le voyage équestre ne consiste pas à couvrir un maximum de kilomètres. C’est le voyage que vous et votre cheval effectuez ensemble pour atteindre un lieu autre, invisible autrement. C’est un voyage effectué du haut de l’autel de la liberté : votre selle. C’est un antidote à l’obsession du monde pour la vitesse car votre monture, qui se déplace à raison de 5 km/h, oblige votre corps à ralentir, libérant votre esprit. Donc, un voyage à cheval ne vous entraîne pas seulement sur des routes qui s’étirent à l’infini. Il vous permet aussi et surtout d’emprunter les sentiers secrets qui jalonnent votre âme en profondeur. Les rares cavaliers qui entreprennent un tel voyage deviennent vite des pèlerins rivés à leur selle et mènent une vie fondée sur la liberté physique. Leur cheval les entraîne dans un voyage quotidien plus profond que la quête de produits de consommation et leur montre la voie du retour aux principes nomades du passé : herbe, eau, feu et contemplation. Telles sont les clefs du voyage équestre. Semblable voyage transforme les stéréotypes les plus courants en une spiritualité de l’équitation et le cavalier de boutique en un cavalier mystique.

Pour que vive l’esprit chevaleresque


J’ai accueilli en l’an 2000 la première rencontre internationale des cavaliers au long cours. Vinrent des vagabonds du bout du monde, hommes et femmes qui avaient auparavant désespéré de leur vie quotidienne. Notre groupe était un mélange de pays et de styles équestres. Mais nous partagions tous ce même sentiment de miracle éveillé que nous avions connu chacun grâce à notre cheval. Hongres, juments ou étalons, cela ne faisait pas de différence. Nous les avions montés sur les routes les plus dures de la planète, avions enduré la maladie, combattu des bandits, survécu au désert, traversé des rivières à la nage, escaladé des montagnes et bravé des fonctionnaires corrompus. Nous étions des voyageurs au long cours qui avions préféré une selle à notre canapé. Le voyage était pour nous un sujet d’étude et un développement de l’esprit. Nous nous étions réunis pour nous dire mutuellement que nous étions nomades de cœur, heureux de nous contenter d’une bouchée de pain sur le sentier plutôt que de rester confinés entre quatre murs, gâtés de bonnes viandes et de bons vins. Durant cette rencontre, chacun était d’accord pour dire qu’à un moment donné de ses voyages ses chevaux lui étaient apparus sous un jour nouveau. Quoique nos montures nous aient été proches pendant des années, elles n’étaient plus alors des objets de possession. Des milliers de rudes kilomètres et quantité d’aventures vécues en commun nous avaient liés à nos chevaux plus intimement qu’à nos mères. Nous aimons celles-ci mais c’est nos vies que nous avions confiées quotidiennement à ceux-là. Le voyage avait fait participer l’homme et les chevaux à une nouvelle dynamique de groupe. Pour nous, les chevaux n’étaient pas seulement des bêtes muettes, mais des agents de changement. Nous étions d’accord pour dire que l’énergie oubliée du cheval se révélait. The Long Rider’s Guild appartient à une tradition qui remonte à l’âge du bronze. Nous ne revendiquons pas l’attitude des empereurs romains. Ces piétons de mascarade furent les premiers à introduire l’idée de transport de prestige, faisant du cheval la preuve ostentatoire de leur richesse et non un instrument de libération. Le cheval nous a permis de contempler les étoiles et les montagnes, guidés à travers des contrées sans loi ni routes, et appris que la peur se combat par le courage. Cet animal nous a montré que la raison d’un voyage n’est pas la quête de louanges mais du bonheur et de la source de la vie. Pendant trois jours et trois nuits, nous n’avons parlé que de chevaux et de voyages. Nous sommes convenus que le but de la Guilde des cavaliers au long cours était de dispenser de la lumière en des temps d’obscurité, de se faire l’écho des cultures nomades ancestrales et de partir en quête des anciens cavaliers qui ont cherché les réponses auxquelles notre âme aspire. Si nous sommes des pèlerins renégats, au moins savons-nous que nous appartenons à la lignée d’explorateurs équestres comme George Beck, Aime Tschiffely, Ana Beker, Roger Pocock et Messanie Wilkins. Nous avons conclu notre rencontre sur la promesse de partager la sagesse que nous avons pu acquérir avec quiconque serait sur le point de partir pour son propre voyage. À ce stade de mon propos, je m’empresse d’ajouter que je ne prétends pas avoir résolu l’énigme du voyage équestre mais juste que j’ai passé plus de vingt ans à en étudier les pièces et les acteurs. J’ai longtemps, longtemps cherché sur les routes du cavalier pèlerin les réponses aux questions techniques et spirituelles que je ne pouvais trouver chez moi. C’est pourquoi, même après la mort de mon cheval, j’ai refait le vœu de chercher d’autres personnes de mon espèce. J’ai appris en cours de route que le sens de mes voyages se cachait dans le voyage lui-même. Dans tel ou tel pays obscur, il m’est apparu que la destination vers laquelle je me dirigeais était moins importante que ce que je cherchais. Je suis devenu content de chevaucher avec ma monture et le vaste monde comme silencieux compagnons.

Et toi, cher internaute ?


Je te demande maintenant, patient lecteur, si tu possèdes un cheval, pourquoi tu n’as pas répondu à l’appel de l’horizon. Qu’est ce qui t’empêche de succomber à la même folie que celle qui poussa tes ancêtres jusqu’à la mer attirante ? Pourquoi, alors que tu lis ces lignes, n’écoutes-tu pas le bouillonnement de ton propre cœur ? Trouve le courage ! Change de vie ! Les gens te diront que tu es fou de partir, mais leur esprit est émoussé par la routine. Ne les laisse pas juger tes actes à l’aune de leurs principes. Ils cachent en parlant leur propre peur et leur lâcheté.
Je te provoque en prétendant que si tu possèdes un cheval et n’es jamais parti de chez toi, alors tu n’as pas établi de lien véritable avec ta monture. Tu es l’esclave de l’écurie où toi, cavalier, tu caches ta vaillance. Le vrai courage est de quitter la fourmilière pour partir à cheval où tu le désires, quand tu le désires et aussi vite que tu le désires. Pense à ta liberté si tu montes en selle et t’en vas. Tu ne découvriras pas seulement une poésie de l’équitation, tu apprendras que la chevauchée et la monture qui la rend possible impriment leur marque durable sur ton âme.
Je te laisse sur cette pensée. La vérité murmure rarement aux oreilles et, quand elle le fait, son chant n’est pas plus audible que le battement de ton propre cœur. Personne ne peut emprunter cette voie pour toi. Toi seul peux rassembler le courage d’emprunter à cheval la voie sacrée.
Vas-y !
Qu’est ce qui t’en empêche ?
En selle !
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