
Catane :
« Alors que nous montons vers le centre-ville, le ciel devient de plus en plus clair, bien qu’aucune étoile ni aucun lampadaire ne brillent. Le silence a disparu. Je perçois maintenant un bruit sourd et lancinant. Je baisse la vitre. Ce n’est pas le bruit de la mer. La rumeur devient de plus en plus forte mais n’a aucune forme. Comme entendre un son pour la première fois. La voiture débouche lentement dans une ruelle et nous nous retrouvons soudain bloqués par un fleuve blanc.
— Voici Sant’Agata.
Le ton accompli de la voix du chauffeur signifie qu’il n’ira pas plus loin. L’instant d’après, je me retrouve seul sur la rive du fleuve blanc et lumineux. Une foule immense occupe tout l’espace. La rue pavée est sur le point de rompre. Le flot lent et inarrêtable se dirige vers la montagne. Une multitude de pèlerins vêtus de blanc et coiffés de noir remonte le flanc de l’Etna. La lumière chaude d’une myriade de flammes fait danser des ombres joyeuses sur les façades ocre et noires. La vie, enfin. La rumeur sauvage que je percevais il y a peu est en réalité un chant fervent qui porte la foule. Une rivière de feu remonte les pentes de l’Etna, allant à la rencontre des coulées de lave millénaires éteintes depuis longtemps.
Et le lit de cette rivière a un nom. Via Etnea.
Forcément.
Tous les âges sont rassemblés et se mêlent sans distinction. Les anciens, yeux clos et visage recueilli, portent la prière de tout un peuple. Les plus jeunes, mine réjouie et parlant fort, se retrouvent en petits groupes pour plaisanter. Rires. Apostrophes. Prières. Sans jugement ni interférence. Je remarque que chacun porte une lumière, à sa mesure. Des cierges gros comme des arbres sont péniblement portés à bout de bras par les plus robustes qui s’arrêtent çà et là pour reprendre haleine. Peut-il y avoir autant d’habitants ? Je suis ébahi. À la tête du cortège, au loin, je distingue un char massif. Esquif magnifique porté par les vagues blanches, orné des plus belles lumières. Il porte les plus beaux attributs. Vaisseau ambassade qui s’avance vers le roi des lieux.
À quelques pas de moi se trouve un couple qui admire ce spectacle grandiose avec des yeux d’enfants. Ils sont intarissables.
— C’est la Luminaria, la grande procession aux flambeaux qui célèbre Sant’Agata, la sainte patronne de la ville. Elle fut martyrisée pour avoir résisté aux désirs du consul romain occupant la Sicile de l’époque. On raconte que, peu après sa mort, l’Etna entra en éruption. Un torrent de lave se déversa et menaçait Catane. Les habitants se saisirent du voile qui recouvrait la sépulture d’Agathe et le brandirent devant la coulée de lave, qui s’arrêta aussitôt, épargnant ainsi la ville. Depuis, on invoque son nom pour calmer les fureurs de l’Etna. Et on la célèbre chaque année depuis que ses reliques furent ramenées de Constantinople au Moyen Âge. Chaque année à la même date, toute la ville se retrouve au soir derrière la chasse de Sant’Agata et marche vers le volcan.
— Et vous, êtes-vous d’ici ? leur demandai-je.
— Non non, nous venons de Sienne. Disons que nous profitons de notre retraite pour enfin venir voir cet événement. Ça fait longtemps que nous l’attendons. Regardez autour de vous ! Cette fête attire des millions de gens chaque année, venant de tout le pays et même de plus loin. C’est frappant d’être témoins de nos jours d’un tel sentiment d’appartenance. Voyez ces personnes : jeunes, vieux, parents, amis, inconnus. Tous chantent des racines communes. C’est traditionnellement une fête religieuse, mais même les athées s’y joignent. Regardez ces jeunes tout joyeux là-bas qui boivent de la bière. Pas certain qu’ils récitent le rosaire ! Chez nous, nous avons bien le Palio. Mais force est de constater qu’ici un surplus d’âme habite ce peuple.
Oui. Un peuple moderne, toutes générations confondues, attaché à sa tradition et à sa terre. Société fidèle à son histoire. Craintive de sa montagne et célébrant la vie. Un peuple qui s’en remet à l’intercession d’une sainte. Levant les yeux, je remarque des dizaines de fenêtres et de balcons qui portent aussi des cierges. Les habitants accoudés, sourire aux lèvres, sont unis à la foule par la même joie et la même ferveur. Beaucoup chantent. La pierre chante. Cette escorte immobile semble dire à la foule de pèlerins : “Vous qui pouvez marcher, portez notre prière et confiez notre avenir à Sant’Agata. Nous sommes avec vous.” Car cette nuit raconte en couleurs la relation d’un peuple à sa montagne. Cette nuit, Catane monte à la rencontre de son volcan et confie son sort à Agathe.
La Via Etnea est l’artère qui polarise Catane et lui donne sa structure. Ici bat le sang de la ville. Je n’ai jamais rien vu de tel. Dévotion païenne à une sainte qui sauva la ville ? Remerciements pour la vie protégée ou triomphe sur l’éruption ? Vanité fragile d’un peuple toléré qui survit malgré les colères de la Terre ? Je suis accueilli, enfin. L’Etna est là, toujours invisible mais présent. L’attraction qu’il exerce sur moi et sur ces millions d’âmes ce soir-là est au-delà de l’intense, presque hypnotique. Alors, déséquilibré, je fais un pas en avant. J’entre dans le fleuve blanc et me laisse happer par le brasier de la ferveur. Impossible de rester à l’arrêt, il faut suivre le courant. De la lumière et du blanc comme en plein jour. Le ciel, disparu. La ville, disparue. La mer, oubliée. Des sourires, tout autour. La joie, partout. Et ce chant. Ce chant entêtant. J’ai le tournis. Mon esprit dit stop mais mon corps avance. Je suis ivre. Ivre de la montagne.
Le lendemain est embrumé de la veille. L’air lourd. C’est un jour sans heure. Les pierres de la ville et tout mon corps vibrent encore du ressac du cortège. Bourdonnement sourd de mes tympans. Je remonte le fil de la soirée. Ai-je bien vécu tout ceci ? Par la fenêtre, pas le moindre indice. Pourtant les images de la procession sont gravées sur ma rétine. J’ai besoin d’en avoir le cœur net. De voir. Notre groupe de travail ne se réunit que cet après-midi et le chauffeur de taxi m’a dit qu’on pouvait apercevoir l’Etna depuis la Piazza del Duomo. Pas d’hésitation, je suis déjà dans la cage d’escalier. Après tout, je suis là pour elle.
Dehors, tout marche au ralenti, Catane est encore groggy. À vélo, j’atteins plus vite la place principale, où la procession des Luminare prend sa source depuis des siècles. Comme pour mieux en vérifier la réalité. À peine arrivé, je balaie du regard l’horizon découpé, mais je ne vois qu’une chape de nuages bas qui obstrue les rues. Pas de montagne. Pas de cratère fumant. Mon regard, magnétisé, se tend vers les nuages et me tire loin là-haut. La place elle-même, joyau d’architecture baroque de la ville n’existe pas à cet instant. Je ne remarque même pas qu’un éléphant – oui, un éléphant – trône fièrement au centre. La fièvre obsédante redouble en intensité. Fichu virus que Daniele m’a refilé. Seul compte l’Etna. Seule sa vue pourra l’apaiser. Il faut donc que je monte, quitte à gravir sa pente à la force de mes jambes. Pas le choix. Un peu plus haut, je percerai les nuages, c’est certain. Comme lorsqu’on passe du gris au bleu en montagne.
Alors je m’élance sur un coup de tête. C’est plus fort que moi. »
Nicolosi (p. 42-45)
Café Savia (p. 180-183)
Extrait court
« Alors que nous montons vers le centre-ville, le ciel devient de plus en plus clair, bien qu’aucune étoile ni aucun lampadaire ne brillent. Le silence a disparu. Je perçois maintenant un bruit sourd et lancinant. Je baisse la vitre. Ce n’est pas le bruit de la mer. La rumeur devient de plus en plus forte mais n’a aucune forme. Comme entendre un son pour la première fois. La voiture débouche lentement dans une ruelle et nous nous retrouvons soudain bloqués par un fleuve blanc.
— Voici Sant’Agata.
Le ton accompli de la voix du chauffeur signifie qu’il n’ira pas plus loin. L’instant d’après, je me retrouve seul sur la rive du fleuve blanc et lumineux. Une foule immense occupe tout l’espace. La rue pavée est sur le point de rompre. Le flot lent et inarrêtable se dirige vers la montagne. Une multitude de pèlerins vêtus de blanc et coiffés de noir remonte le flanc de l’Etna. La lumière chaude d’une myriade de flammes fait danser des ombres joyeuses sur les façades ocre et noires. La vie, enfin. La rumeur sauvage que je percevais il y a peu est en réalité un chant fervent qui porte la foule. Une rivière de feu remonte les pentes de l’Etna, allant à la rencontre des coulées de lave millénaires éteintes depuis longtemps.
Et le lit de cette rivière a un nom. Via Etnea.
Forcément.
Tous les âges sont rassemblés et se mêlent sans distinction. Les anciens, yeux clos et visage recueilli, portent la prière de tout un peuple. Les plus jeunes, mine réjouie et parlant fort, se retrouvent en petits groupes pour plaisanter. Rires. Apostrophes. Prières. Sans jugement ni interférence. Je remarque que chacun porte une lumière, à sa mesure. Des cierges gros comme des arbres sont péniblement portés à bout de bras par les plus robustes qui s’arrêtent çà et là pour reprendre haleine. Peut-il y avoir autant d’habitants ? Je suis ébahi. À la tête du cortège, au loin, je distingue un char massif. Esquif magnifique porté par les vagues blanches, orné des plus belles lumières. Il porte les plus beaux attributs. Vaisseau ambassade qui s’avance vers le roi des lieux.
À quelques pas de moi se trouve un couple qui admire ce spectacle grandiose avec des yeux d’enfants. Ils sont intarissables.
— C’est la Luminaria, la grande procession aux flambeaux qui célèbre Sant’Agata, la sainte patronne de la ville. Elle fut martyrisée pour avoir résisté aux désirs du consul romain occupant la Sicile de l’époque. On raconte que, peu après sa mort, l’Etna entra en éruption. Un torrent de lave se déversa et menaçait Catane. Les habitants se saisirent du voile qui recouvrait la sépulture d’Agathe et le brandirent devant la coulée de lave, qui s’arrêta aussitôt, épargnant ainsi la ville. Depuis, on invoque son nom pour calmer les fureurs de l’Etna. Et on la célèbre chaque année depuis que ses reliques furent ramenées de Constantinople au Moyen Âge. Chaque année à la même date, toute la ville se retrouve au soir derrière la chasse de Sant’Agata et marche vers le volcan.
— Et vous, êtes-vous d’ici ? leur demandai-je.
— Non non, nous venons de Sienne. Disons que nous profitons de notre retraite pour enfin venir voir cet événement. Ça fait longtemps que nous l’attendons. Regardez autour de vous ! Cette fête attire des millions de gens chaque année, venant de tout le pays et même de plus loin. C’est frappant d’être témoins de nos jours d’un tel sentiment d’appartenance. Voyez ces personnes : jeunes, vieux, parents, amis, inconnus. Tous chantent des racines communes. C’est traditionnellement une fête religieuse, mais même les athées s’y joignent. Regardez ces jeunes tout joyeux là-bas qui boivent de la bière. Pas certain qu’ils récitent le rosaire ! Chez nous, nous avons bien le Palio. Mais force est de constater qu’ici un surplus d’âme habite ce peuple.
Oui. Un peuple moderne, toutes générations confondues, attaché à sa tradition et à sa terre. Société fidèle à son histoire. Craintive de sa montagne et célébrant la vie. Un peuple qui s’en remet à l’intercession d’une sainte. Levant les yeux, je remarque des dizaines de fenêtres et de balcons qui portent aussi des cierges. Les habitants accoudés, sourire aux lèvres, sont unis à la foule par la même joie et la même ferveur. Beaucoup chantent. La pierre chante. Cette escorte immobile semble dire à la foule de pèlerins : “Vous qui pouvez marcher, portez notre prière et confiez notre avenir à Sant’Agata. Nous sommes avec vous.” Car cette nuit raconte en couleurs la relation d’un peuple à sa montagne. Cette nuit, Catane monte à la rencontre de son volcan et confie son sort à Agathe.
La Via Etnea est l’artère qui polarise Catane et lui donne sa structure. Ici bat le sang de la ville. Je n’ai jamais rien vu de tel. Dévotion païenne à une sainte qui sauva la ville ? Remerciements pour la vie protégée ou triomphe sur l’éruption ? Vanité fragile d’un peuple toléré qui survit malgré les colères de la Terre ? Je suis accueilli, enfin. L’Etna est là, toujours invisible mais présent. L’attraction qu’il exerce sur moi et sur ces millions d’âmes ce soir-là est au-delà de l’intense, presque hypnotique. Alors, déséquilibré, je fais un pas en avant. J’entre dans le fleuve blanc et me laisse happer par le brasier de la ferveur. Impossible de rester à l’arrêt, il faut suivre le courant. De la lumière et du blanc comme en plein jour. Le ciel, disparu. La ville, disparue. La mer, oubliée. Des sourires, tout autour. La joie, partout. Et ce chant. Ce chant entêtant. J’ai le tournis. Mon esprit dit stop mais mon corps avance. Je suis ivre. Ivre de la montagne.
Le lendemain est embrumé de la veille. L’air lourd. C’est un jour sans heure. Les pierres de la ville et tout mon corps vibrent encore du ressac du cortège. Bourdonnement sourd de mes tympans. Je remonte le fil de la soirée. Ai-je bien vécu tout ceci ? Par la fenêtre, pas le moindre indice. Pourtant les images de la procession sont gravées sur ma rétine. J’ai besoin d’en avoir le cœur net. De voir. Notre groupe de travail ne se réunit que cet après-midi et le chauffeur de taxi m’a dit qu’on pouvait apercevoir l’Etna depuis la Piazza del Duomo. Pas d’hésitation, je suis déjà dans la cage d’escalier. Après tout, je suis là pour elle.
Dehors, tout marche au ralenti, Catane est encore groggy. À vélo, j’atteins plus vite la place principale, où la procession des Luminare prend sa source depuis des siècles. Comme pour mieux en vérifier la réalité. À peine arrivé, je balaie du regard l’horizon découpé, mais je ne vois qu’une chape de nuages bas qui obstrue les rues. Pas de montagne. Pas de cratère fumant. Mon regard, magnétisé, se tend vers les nuages et me tire loin là-haut. La place elle-même, joyau d’architecture baroque de la ville n’existe pas à cet instant. Je ne remarque même pas qu’un éléphant – oui, un éléphant – trône fièrement au centre. La fièvre obsédante redouble en intensité. Fichu virus que Daniele m’a refilé. Seul compte l’Etna. Seule sa vue pourra l’apaiser. Il faut donc que je monte, quitte à gravir sa pente à la force de mes jambes. Pas le choix. Un peu plus haut, je percerai les nuages, c’est certain. Comme lorsqu’on passe du gris au bleu en montagne.
Alors je m’élance sur un coup de tête. C’est plus fort que moi. »
(p. 119-124)
Nicolosi (p. 42-45)
Café Savia (p. 180-183)
Extrait court
