
Nicolosi :
« De tous les mystères de la Terre, j’imagine qu’il en est un plus fascinant que les autres aux yeux de Daniele. Comment et pourquoi un monde peut-il aussi subitement basculer ? Du silence de la nuit à la furie du feu ? Ce qui était à l’origine une simple curiosité devint une fascination et lui donna très jeune le goût des livres. Il avala peu à peu tous les ouvrages et les coupures de presse qu’il pouvait trouver sur les volcans. Rien ne lui échappait. Les mains moites, épuisé, il s’endormait au-dessus de mille cratères éparpillés sur ses genoux. Aussi loin qu’il se souvienne, il se heurtait à un constat de granit : on ne peut pas anticiper les sautes d’humeur des volcans. Ni leur violence. La Terre joue-t-elle donc aux dés ? Plus il lisait, plus la frontière de la connaissance devenait un mur épais et sombre. Imposant avec sévérité les limites de son monde à lui. Dont il se sentait parfois prisonnier. Monde de jeune sicilien prêt à croquer la vie mais captif d’une île possiblement mortelle. L’absence de réponses satisfaisantes aurait pu sonner comme un échec. Elle aurait pu être diluée dans l’insouciance ou simplement rangée dans un tiroir avec indifférence. Au contraire. La question ouverte agit sûrement comme un gouffre inexploré et aspira Daniele vers l’étude des sciences de la Terre.
Simplement parce qu’il aimait creuser des trous et sentir la texture des roches sous ses doigts, il étudia d’abord la géologie. En fin de cycle, il assista par hasard à une conférence au cours de laquelle il apprit que certains instruments de mesure, conçus pour être très sensibles, pouvaient fournir de précieux indices sur ce qu’il se passe dans le sous-sol. Sans creuser ? En effet, simplement posés à la surface. Pour mieux comprendre les irruptions. Daniele aurait pu sourire à ce lapsus tout à fait à propos. Irruption. Éruption. Deux façons de parler d’une même réalité. Mais pour ceux qui sont nés et qui ont grandi sur un volcan, irruption est sûrement le terme qui revêt le plus grand réalisme. Surprise violente. Irruption subite de la roche dans leur vie.
Cette conférence fut un pivot puisqu’elle détermina les choix que Daniele posa pour persévérer dans l’exploration du mystère de son volcan. Désormais, il arpenterait ses pentes hostiles pour y déployer des appareils de mesure destinés à capter les signes de vie de sa montagne. À partir de ce moment, le point de vue de Daniele changea progressivement. L’Etna devint peu à peu un sujet d’étude objectif et un nouveau langage se révéla. Le langage des nombres et des grandeurs. Du raisonnement scientifique. Page après page, échantillon après échantillon, une distance rassurante s’établit alors entre Daniele et le volcan. Un canal de communication s’ouvrit.
Depuis, il manipule à longueur de journée des relevés de mesure variés qu’il compare à d’autres afin d’en extraire une compréhension du monde souterrain. Année après année, confortée par le perfectionnement technique des instruments, la question initiale s’est elle-même lentement transformée. Mis en confiance par les progrès de son domaine, Daniele se convainc que ses recherches pourraient permettre un jour d’anticiper les sursauts du volcan. Subrepticement, la recherche du comment et du pourquoi s’estompe et laisse place à un nouveau germe qui grandit en silence. Prévoir. Prévoir les accès de fureur de la montagne. Prévoir le scandale de la destruction. Prédire ? Il ne s’agit plus simplement de percer le mystère du fonctionnement de l’Etna afin d’aider l’humain à comprendre et à vivre en harmonie avec elle. Cela devient une mission devant conduire à éviter des drames. À gagner un temps sur le magma et les gaz. Avoir un coup d’avance sur cet adversaire immense. Jusqu’à réfuter le hasard de ses apparitions ? On pourra un jour ne plus subir aveuglément les humeurs de la montagne, se disait-il. C’est le moteur qui lui donne la force de continuer à arpenter le volcan. De l’ausculter sous tous ses angles comme un médecin qui souhaite le meilleur pour son patient. »
Catane (p. 119-124)
Café Savia (p. 180-183)
Extrait court
« De tous les mystères de la Terre, j’imagine qu’il en est un plus fascinant que les autres aux yeux de Daniele. Comment et pourquoi un monde peut-il aussi subitement basculer ? Du silence de la nuit à la furie du feu ? Ce qui était à l’origine une simple curiosité devint une fascination et lui donna très jeune le goût des livres. Il avala peu à peu tous les ouvrages et les coupures de presse qu’il pouvait trouver sur les volcans. Rien ne lui échappait. Les mains moites, épuisé, il s’endormait au-dessus de mille cratères éparpillés sur ses genoux. Aussi loin qu’il se souvienne, il se heurtait à un constat de granit : on ne peut pas anticiper les sautes d’humeur des volcans. Ni leur violence. La Terre joue-t-elle donc aux dés ? Plus il lisait, plus la frontière de la connaissance devenait un mur épais et sombre. Imposant avec sévérité les limites de son monde à lui. Dont il se sentait parfois prisonnier. Monde de jeune sicilien prêt à croquer la vie mais captif d’une île possiblement mortelle. L’absence de réponses satisfaisantes aurait pu sonner comme un échec. Elle aurait pu être diluée dans l’insouciance ou simplement rangée dans un tiroir avec indifférence. Au contraire. La question ouverte agit sûrement comme un gouffre inexploré et aspira Daniele vers l’étude des sciences de la Terre.
Simplement parce qu’il aimait creuser des trous et sentir la texture des roches sous ses doigts, il étudia d’abord la géologie. En fin de cycle, il assista par hasard à une conférence au cours de laquelle il apprit que certains instruments de mesure, conçus pour être très sensibles, pouvaient fournir de précieux indices sur ce qu’il se passe dans le sous-sol. Sans creuser ? En effet, simplement posés à la surface. Pour mieux comprendre les irruptions. Daniele aurait pu sourire à ce lapsus tout à fait à propos. Irruption. Éruption. Deux façons de parler d’une même réalité. Mais pour ceux qui sont nés et qui ont grandi sur un volcan, irruption est sûrement le terme qui revêt le plus grand réalisme. Surprise violente. Irruption subite de la roche dans leur vie.
Cette conférence fut un pivot puisqu’elle détermina les choix que Daniele posa pour persévérer dans l’exploration du mystère de son volcan. Désormais, il arpenterait ses pentes hostiles pour y déployer des appareils de mesure destinés à capter les signes de vie de sa montagne. À partir de ce moment, le point de vue de Daniele changea progressivement. L’Etna devint peu à peu un sujet d’étude objectif et un nouveau langage se révéla. Le langage des nombres et des grandeurs. Du raisonnement scientifique. Page après page, échantillon après échantillon, une distance rassurante s’établit alors entre Daniele et le volcan. Un canal de communication s’ouvrit.
Depuis, il manipule à longueur de journée des relevés de mesure variés qu’il compare à d’autres afin d’en extraire une compréhension du monde souterrain. Année après année, confortée par le perfectionnement technique des instruments, la question initiale s’est elle-même lentement transformée. Mis en confiance par les progrès de son domaine, Daniele se convainc que ses recherches pourraient permettre un jour d’anticiper les sursauts du volcan. Subrepticement, la recherche du comment et du pourquoi s’estompe et laisse place à un nouveau germe qui grandit en silence. Prévoir. Prévoir les accès de fureur de la montagne. Prévoir le scandale de la destruction. Prédire ? Il ne s’agit plus simplement de percer le mystère du fonctionnement de l’Etna afin d’aider l’humain à comprendre et à vivre en harmonie avec elle. Cela devient une mission devant conduire à éviter des drames. À gagner un temps sur le magma et les gaz. Avoir un coup d’avance sur cet adversaire immense. Jusqu’à réfuter le hasard de ses apparitions ? On pourra un jour ne plus subir aveuglément les humeurs de la montagne, se disait-il. C’est le moteur qui lui donne la force de continuer à arpenter le volcan. De l’ausculter sous tous ses angles comme un médecin qui souhaite le meilleur pour son patient. »
(p. 42-45)
Catane (p. 119-124)
Café Savia (p. 180-183)
Extrait court
