
Un maître de pêche :
« Un été de juin, complètement par hasard, au cours d’une de mes parties de pêche non loin de Saint-Léger-Vauban, au cœur de la forêt, j’ai rencontré un homme étonnant qui devait marquer durablement ma vie? Alors que je remontais le Trinquelin par un frêle sentier dans les fougères, ce matin de juin, donc, avec mon fouet de 6 pieds, à environ 10 mètres en aval du pont de bois, je remarquai en contrebas du grand assemblage de roches, véritable plate-forme granitique, un homme adossé à un grand chêne, qui se tenait légèrement incliné, orienté vers la rivière. Le spectacle auquel il me fut donné d’assister est à peine croyable. L’homme, tout en restant parfaitement immobile, jouait avec un oiseau (c’était une bergeronnette de rivière) qui virevoltait autour de lui. Rapidement, mais non sans émerveillement, je saisis – scène d’une réelle poésie franciscaine – ce qui se déroulait devant moi, juché à environ 4 mètres au-dessus de ces deux acteurs : n’étais-je pas en présence de François d’Assise lui-même, en dialogue avec cette élégante bergeronnette ? Au bord de l’eau, en appui sur l’arbre, l’homme vêtu de bleu jusqu’à la capuche tenait dans la main un outil que j’identifiai sans mal comme une modeste canne à pêche. Ainsi l’homme et l’oiseau s’adonnaient à la pêche à la mouche, à la pêche à la volante plus précisément.
Sans me faire voir, accroupi dans les hautes fougères, à la limite du grêle sentier de terre rouge, j’admirai les gestes de l’inconnu qui officiait en relation avec l’oiseau, le chêne, la rivière. Il était, sans conteste, une sacrée bonne canne, car sa gestuelle était harmonieuse, juste et sans frottement. Je finis par comprendre que l’oiseau, en parfait accord avec lui, lui apportait des sub-imagos de mai fraîchement éclos de l’eau, dans un ballet alterné où le lisse du Trinquelin rejoignait la main du poète. Une à une, soigneusement, voire dévotement, les précieuses mannes récoltées étaient placées dans une boîte en bois que l’homme gardait dans une de ses poches. De temps à autre, il en prélevait une qu’il eschait sans jamais l’empaler à l’hameçon relié à un long fil. Il devait cercler l’insecte aquatique au moyen d’un fin lasso de fil, du diamètre d’un cheveu, afin de laisser toute la vitalité à l’insecte émergent. Simple branche de noisetier, sa canne s’adaptait pourtant parfaitement à la configuration de la rivière. En elle s’inscrivait le prolongement de l’homme dans son savoir-faire. L’homme et l’oiseau, l’oiseau et l’homme – au diable les hiérarchies ou préséances ! – formaient un ensemble vivant indissociable. En face de moi, la relation sublime entre ces deux êtres présentait une complicité halieutique qui ne tarderait pas à me démontrer son étonnante efficience, tant abondaient, avant la cascade du pont, sur les eaux du Trinquelin, les ellipses régulières. L’œil rivé sur l’insecte relié au fil que l’homme animait savamment au gré du courant, j’attendais. Nous attendions en fait tous les deux la touche : le sémillant poisson qui viendrait frapper l’onde au niveau de la manne animée. Je savais bien comment seule une pleine conscience pouvait engendrer une gestuelle aussi gracieuse et aussi précise ; c’est pourquoi l’admiration me submergeait. À coup sûr, cet homme était un véritable maître pêcheur. À chaque veine d’eau prospectée, un même dénouement : une petite explosion en surface, suivie d’éclaboussures qui suscitaient en moi l’allégresse d’un acquiescement intérieur. À chaque coup de ligne, cette autre explosion en moi, l’écho d’un signe, comme un éveil. »
La première canne (p. 20-21)
Le moucheur et la rivière (p. 66-68)
Extrait court
« Un été de juin, complètement par hasard, au cours d’une de mes parties de pêche non loin de Saint-Léger-Vauban, au cœur de la forêt, j’ai rencontré un homme étonnant qui devait marquer durablement ma vie? Alors que je remontais le Trinquelin par un frêle sentier dans les fougères, ce matin de juin, donc, avec mon fouet de 6 pieds, à environ 10 mètres en aval du pont de bois, je remarquai en contrebas du grand assemblage de roches, véritable plate-forme granitique, un homme adossé à un grand chêne, qui se tenait légèrement incliné, orienté vers la rivière. Le spectacle auquel il me fut donné d’assister est à peine croyable. L’homme, tout en restant parfaitement immobile, jouait avec un oiseau (c’était une bergeronnette de rivière) qui virevoltait autour de lui. Rapidement, mais non sans émerveillement, je saisis – scène d’une réelle poésie franciscaine – ce qui se déroulait devant moi, juché à environ 4 mètres au-dessus de ces deux acteurs : n’étais-je pas en présence de François d’Assise lui-même, en dialogue avec cette élégante bergeronnette ? Au bord de l’eau, en appui sur l’arbre, l’homme vêtu de bleu jusqu’à la capuche tenait dans la main un outil que j’identifiai sans mal comme une modeste canne à pêche. Ainsi l’homme et l’oiseau s’adonnaient à la pêche à la mouche, à la pêche à la volante plus précisément.
Sans me faire voir, accroupi dans les hautes fougères, à la limite du grêle sentier de terre rouge, j’admirai les gestes de l’inconnu qui officiait en relation avec l’oiseau, le chêne, la rivière. Il était, sans conteste, une sacrée bonne canne, car sa gestuelle était harmonieuse, juste et sans frottement. Je finis par comprendre que l’oiseau, en parfait accord avec lui, lui apportait des sub-imagos de mai fraîchement éclos de l’eau, dans un ballet alterné où le lisse du Trinquelin rejoignait la main du poète. Une à une, soigneusement, voire dévotement, les précieuses mannes récoltées étaient placées dans une boîte en bois que l’homme gardait dans une de ses poches. De temps à autre, il en prélevait une qu’il eschait sans jamais l’empaler à l’hameçon relié à un long fil. Il devait cercler l’insecte aquatique au moyen d’un fin lasso de fil, du diamètre d’un cheveu, afin de laisser toute la vitalité à l’insecte émergent. Simple branche de noisetier, sa canne s’adaptait pourtant parfaitement à la configuration de la rivière. En elle s’inscrivait le prolongement de l’homme dans son savoir-faire. L’homme et l’oiseau, l’oiseau et l’homme – au diable les hiérarchies ou préséances ! – formaient un ensemble vivant indissociable. En face de moi, la relation sublime entre ces deux êtres présentait une complicité halieutique qui ne tarderait pas à me démontrer son étonnante efficience, tant abondaient, avant la cascade du pont, sur les eaux du Trinquelin, les ellipses régulières. L’œil rivé sur l’insecte relié au fil que l’homme animait savamment au gré du courant, j’attendais. Nous attendions en fait tous les deux la touche : le sémillant poisson qui viendrait frapper l’onde au niveau de la manne animée. Je savais bien comment seule une pleine conscience pouvait engendrer une gestuelle aussi gracieuse et aussi précise ; c’est pourquoi l’admiration me submergeait. À coup sûr, cet homme était un véritable maître pêcheur. À chaque veine d’eau prospectée, un même dénouement : une petite explosion en surface, suivie d’éclaboussures qui suscitaient en moi l’allégresse d’un acquiescement intérieur. À chaque coup de ligne, cette autre explosion en moi, l’écho d’un signe, comme un éveil. »
(p. 42-45)
La première canne (p. 20-21)
Le moucheur et la rivière (p. 66-68)
Extrait court