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Interview : Daphné Buiron

Mains froides, cœur chaud

Livre concerné : Habiter l’Antarctique

Vous présentez l’hivernage sur la base Dumont-d’Urville comme l’accomplissement de l’un de vos plus grands rêves. Cette expérience était-elle aussi heureuse que vous l’aviez imaginée ?
J’imagine qu’aujourd’hui, dix ans tout juste après avoir vécu cette expérience, il n’en reste dans mon esprit que le meilleur. Le temps, certainement, l’a biaisé un peu. L’esprit est sélectif et ne retient que les bons moments. L’hivernage est donc magnifié avant de le vivre, puis après, idéalisé. Mais tout de même, globalement, tout s’est très bien passé. J’ai eu la chance d’hiverner avec une équipe sympathique, sérieuse, soudée, volontaire. Le cuisinier était parfait ce qui compte aussi… Nous avons fait énormément de choses, de belles initiatives créatives comme de longues explorations. Il n’y a eu aucun accident, très peu de disputes et beaucoup de fous rires. Bien sûr, il y a toujours les petits aléas du quotidien, quelques tensions, le travail qui parfois ne se passe pas comme on le voudrait, les conditions météo qui peuvent peser sur le moral, mais le rythme des activités permettait toujours de chasser très rapidement ces nuages. Les paysages, les manchots, sont restés chaque jour des merveilles à cueillir et une année passe si vite, les saisons sont variées, jamais je ne me suis ennuyée. Rien ne m’a manqué. Alors oui, on peut dire que cette expérience était la plus heureuse que je pouvais vivre là-bas.

On associe souvent le chaud et la lumière à une force de vie et le froid et la nuit à son absence. En quoi votre année en Antarctique infirme cette dualité ?
Il est vrai que la lumière constante de l’été et la chaleur apportent une grande énergie, une effervescence qui renaît chaque jour, aussi bien pour nous que pour la faune alors très présente. Dormir devient moins facile, on a envie de profiter de chaque instant dehors, on apprécie d’être moins habillé, de ne pas souffrir du froid ou même de brûler au soleil. L’océan libre est là, bien bleu, source d’énergie de vie lui aussi. Quand les journées sont courtes et la nuit très présente, le rythme ralentit, les esprits se calment, il y a plus de silence, plus de moments à soi, d’intimité, de recherche d’intériorité. Le froid rend un peu plus paresseux, on sait que les balades finissent souvent les mains et les pieds gelés. Pour autant, ce n’est pas un sentiment négatif. C’est au contraire un grand apaisement et un nouvel émerveillement devant des paysages qui changent de dimension. En hiver, à DDU, nous avons au minimum trois heures de clarté dans les jours les plus courts de juin, ce qui suffit à pouvoir sortir quelques heures, à respirer, prendre l’air, se détendre, s’activer physiquement et revenir serein pour la journée. Puis, quand la Voie lactée se fait plus proche que jamais, l’Antarctique devient véritablement une autre planète et nous respirons consciemment la saveur de ce monde. Il fait froid mais c’est pour cela que c’est différent, c’est pour cela que c’est sauvage et préservé, c’est pour cela que nous sommes là.

Lorsque l’hiver s’installe et que le soleil ne se lève plus, est-ce que le temps prend une autre échelle ?
Il m’est difficile de me remémorer aujourd’hui les sensations et impressions d’alors mais je crois que oui. L’hiver, tout va plus lentement. L’organisme engourdi s’adapte au froid, on dort plus, on aime rester au creux de son lit, les lieux sont immensément paisibles. On apprécie notre cocon intérieur. Mais nous sommes toujours restés très actifs car la quantité de travail nous obligeait, pour notre bien, à garder un rythme sain et à ne pas sombrer dans une apathie qui, elle, aurait été négative pour le moral. Tous les jours, je continuais ainsi à avoir un filtre à changer à 10 heures du matin et le dernier à 18 heures le soir. Seul le mois d’août, où il a beaucoup neigé, a pesé sur les consciences. L’hiver commençait à se faire long, il était juste temps que le soleil revienne et septembre est arrivé au bon moment.

L’Antarctique est placé sous le signe du gigantisme. Comment vous situez-vous en tant qu’individu au milieu de cette immensité ?
Nous nous sentons minuscules. C’est vrai, l’Antarctique est gigantesque, tout a une échelle démesurée. L’horizon à perte de vue, la calotte glaciaire derrière notre dos, les icebergs fantastiques prisonniers dans la banquise à côté desquels nous marchons en hiver. Je crois que l’esprit s’habitue, en cela qu’il ne peut l’intégrer. Alors, quand la réalité dépasse l’entendement, on cesse d’y penser, on la transforme en normalité quotidienne. La station est très importante. Vivre au sein d’un petit village à échelle humaine, dans des locaux adaptés, avoir sa chambre, des repères, permet de ne pas sombrer dans un vertige d’immensité géographique. Protégés à l’intérieur, on oublie les éléments impressionnants, comme les blizzards lorsqu’ils surviennent. On ferme les yeux et on se relaxe, entre quatre murs, sans regarder par la fenêtre où le regard rencontre trop d’espace et de lumière pour s’y accrocher. Pourtant, l’espace et cet environnement grandiose sont un luxe, mais c’est quand on s’en éloigne qu’on en prend à nouveau conscience. C’est une des raisons qui rend les régions polaires addictives.

Quel livre vous a accompagnée lors de votre expédition ? Pourquoi ?
Eh bien j’ai honte de le dire mais je ne m’en souviens pas, et pour cause, ce dont je me souviens c’est que j’en avais apporté beaucoup et que je crois n’en avoir terminé aucun tant le temps m’a manqué ! J’occupais mes soirées à passer du temps avec les autres, en jeux de cartes, discussions, fêtes, films, à confectionner des cadeaux d’anniversaire, à tenir des réunions pour préparer la Midwinter ou quelques excursions, à se promener en bas de l’île ou à passer des heures à trier mes photos du jour pour que cela ne devienne pas ingérable. Je prenais aussi le temps de rédiger des postes pour mon blog avant de me coucher, consciente qu’il y aurait sûrement quelque chose de nouveau à souligner le lendemain. Alors, aussi surprenant que cela parait, nous étions si occupés que le temps pour lire m’a manqué. Pourtant la base regorge d’étagères couvertes de livres et de BD de toutes les époques. Je pense que les livres importants ont été ceux que j’ai lus avant d’hiverner. Les récits des explorateurs, les livres de science, les guides animaliers. Ceux-là, je les ai dévorés durant des années d’adolescence et d’études. Ils ont été les passeurs qui m’ont permis de patienter jusqu’à cette réalisation.

Questions préparées par Tess Groell


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