
Première partie ~ Abyssinie :
« À mesure que se succédaient nos rencontres, les séances d’interview d’Helena me laissaient de plus en plus perplexe. Elle ne cessait de se contredire et se complaisait dans les digressions, comme si la vérité de la mémoire ne méritait aucun égard, comme si elle se moquait de ce que les lecteurs de sa biographie – “Si l’on en trouve”, ironisait-elle – pourraient penser d’elle.
Pourtant, j’avais l’impression qu’elle voulait me dire quelque chose qui ne sortait jamais de sa gorge. Ainsi de cet après-midi qui traînait en longueur, où elle dissertait sur sa découverte en Chine des monstres traditionnels, intarissable sur les guerriers victorieux affublés de masques horribles, sur les diablotins noirs des rivières censés écarter le malheur, sur l’étrangeté de ces esprits circulant à l’insu des hommes déguisés en créatures diaboliques, sur la beauté de la laideur.
Je n’osais alors l’interrompre et faisais mine de prendre note de ses délires. Elle avait l’air sérieuse cependant, grave, même, me regardant d’un œil dur, comme si elle m’en voulait de ne pas saisir l’importance de ce qu’elle racontait.
Et brusquement elle changeait de sujet, par surprise, sans prévenir. J’avais le sentiment qu’elle me provoquait par des déraillements délibérés.
— En ce temps-là, disait-elle, ils se cachaient. Ils étaient légion, ils étaient silence, ils étaient douleur. Au secret, comme des lézards dans l’ombre. Ils déguerpissaient à la moindre alerte, et bien qu’ils aiment les pierres brûlantes, ils ne restaient jamais au soleil?
— Mais de qui parlez-vous, Helena ?
— Les espoirs, leurs rêves, ils les pliaient en quatre, poursuivait la vieille dame comme si elle ne m’avait pas entendu, et ils les enfouissaient dans leurs poches déjà encombrées de désirs inachevés, de vaines attentes. Ils étaient partout, cachés derrière leurs masques de craie, mais leur nombre ne faisait pas leur force. Ils s’évitaient les uns les autres, ne faisaient rien pour résister ensemble. Lorsque par malheur l’un des leurs était débusqué, on le traînait sur les pavés et tout le peuple accourait. On le traînait aux abords des postes de police, et la foule riait, Henri, elle riait de bon cœur, avec une bonne joie franche, claire, elle pleurait de rire. »
Seconde partie ~ Naples (p. 159-160)
Seconde partie ~ Naples (p. 243-244)
Extrait court
« À mesure que se succédaient nos rencontres, les séances d’interview d’Helena me laissaient de plus en plus perplexe. Elle ne cessait de se contredire et se complaisait dans les digressions, comme si la vérité de la mémoire ne méritait aucun égard, comme si elle se moquait de ce que les lecteurs de sa biographie – “Si l’on en trouve”, ironisait-elle – pourraient penser d’elle.
Pourtant, j’avais l’impression qu’elle voulait me dire quelque chose qui ne sortait jamais de sa gorge. Ainsi de cet après-midi qui traînait en longueur, où elle dissertait sur sa découverte en Chine des monstres traditionnels, intarissable sur les guerriers victorieux affublés de masques horribles, sur les diablotins noirs des rivières censés écarter le malheur, sur l’étrangeté de ces esprits circulant à l’insu des hommes déguisés en créatures diaboliques, sur la beauté de la laideur.
Je n’osais alors l’interrompre et faisais mine de prendre note de ses délires. Elle avait l’air sérieuse cependant, grave, même, me regardant d’un œil dur, comme si elle m’en voulait de ne pas saisir l’importance de ce qu’elle racontait.
Et brusquement elle changeait de sujet, par surprise, sans prévenir. J’avais le sentiment qu’elle me provoquait par des déraillements délibérés.
— En ce temps-là, disait-elle, ils se cachaient. Ils étaient légion, ils étaient silence, ils étaient douleur. Au secret, comme des lézards dans l’ombre. Ils déguerpissaient à la moindre alerte, et bien qu’ils aiment les pierres brûlantes, ils ne restaient jamais au soleil?
— Mais de qui parlez-vous, Helena ?
— Les espoirs, leurs rêves, ils les pliaient en quatre, poursuivait la vieille dame comme si elle ne m’avait pas entendu, et ils les enfouissaient dans leurs poches déjà encombrées de désirs inachevés, de vaines attentes. Ils étaient partout, cachés derrière leurs masques de craie, mais leur nombre ne faisait pas leur force. Ils s’évitaient les uns les autres, ne faisaient rien pour résister ensemble. Lorsque par malheur l’un des leurs était débusqué, on le traînait sur les pavés et tout le peuple accourait. On le traînait aux abords des postes de police, et la foule riait, Henri, elle riait de bon cœur, avec une bonne joie franche, claire, elle pleurait de rire. »
(p. 89-90)
Seconde partie ~ Naples (p. 159-160)
Seconde partie ~ Naples (p. 243-244)
Extrait court
