
Conclusion – Un homme à la hauteur :
« Hemingway n’est plus un auteur à la mode. Son goût pour la chasse ou la corrida, sa passion pour les armes à feu, son penchant pour l’alcool, son infidélité chronique et son machisme sont aujourd’hui pour le moins “politiquement incorrects”. Même les valeurs qu’il défendait ne sont plus d’actualité : ni son sens de l’honneur, ni sa loyauté intransigeante, voire sa morale singulière – ce qu’Evelyn Waugh appelait son “sens élémentaire de la chevalerie” – ne rencontrent plus guère d’écho. De lui, il ne reste le plus souvent pour le grand public qu’une chose : son mythe, sa légende.
Et cette légende se porte plutôt bien. On ne compte plus les voyagistes qui proposent des circuits “sur les traces d’Hemingway” ; chaque année, à Cuba, des centaines de fans errent dans les rues à la recherche des lieux “sanctifiés” par le grand homme ; certains même, au Harry’s Bar de Venise, n’hésitent pas à payer une fortune pour avoir le privilège de s’asseoir à la table de “Papa” et il n’est pas impossible qu’un jour, à Paris, un Américain en pèlerinage vous demande le chemin de La Closerie des Lilas ou la direction de la librairie Shakespeare & Co. Preuve supplémentaire, s’il en fallait encore une, de l’incroyable fascination qu’Hemingway exerce toujours, les sites Internet proposant des copies de son mobilier, de ses vestes de chasse et même de ses lunettes, sans rien dire du concours de sosies qu’organise annuellement l’office de tourisme de Florida Keys? Jamais sans doute, dans l’histoire de la littérature, un homme aura été aussi connu et je dis bien un homme, car l’écrivain, lui, l’auteur, reste paradoxalement méconnu.
Mais son héritage dépasse heureusement de loin ces quelques détails folkloriques, et il ne viendrait à l’idée de personne de remettre en cause l’influence considérable qu’il continue d’exercer sur la littérature contemporaine. Car Hemingway fut, avant tout, un immense écrivain. Ses romans et ses nouvelles, considérés il y a presque cent ans comme “inaccrochables” par Gertrud Stein, sont aujourd’hui des classiques continuellement réimprimés auxquels les universitaires consacrent parfois des années de leur vie. Moqué par certains pour sa simplicité presque naïve, le “style Hemingway” est encensé par d’autres qui admirent sa nervosité, son honnêteté, son exceptionnelle maîtrise de l’ellipse et du dialogue.
En 1949, Ernest confiait à son ami et éditeur Charles Scribner ne pas avoir la moindre ambition, sauf celle d’être champion du monde. Force est de constater que, livre après livre, round après round, il s’est imposé comme un des poids lourds de la littérature mondiale et pour nous autres, lecteurs européens, Ernest est sans doute l’incarnation la plus pure de l’écrivain américain.
Comme tous les grands auteurs, Ernest a eu des héritiers parmi lesquels certains géants de la littérature, tels Jim Harrison et Raymond Carver pour ne citer qu’eux, mais il en a eu aussi de plus discrets et de bien plus nombreux, ses lecteurs, parmi lesquels je me range volontiers. Il me faut aujourd’hui reconnaître que je lui dois bien plus que je n’aurais pu l’imaginer. Avec James Fenimore Cooper, Robert Louis Stevenson et Jack London, il fut l’un des premiers auteurs à me donner le goût des livres ; plus tard, comme d’autres, il me donna aussi envie d’écrire et je lui en serai, je crois, éternellement reconnaissant. Avec lui, d’une certaine manière, j’ai aussi appris à vivre et, sans vouloir l’imiter, Ernest me sert parfois de modèle ou plutôt de référence. Si je n’aurai jamais sa capacité de résistance à l’alcool ni sa force physique, j’entends de temps à autre sa voix, en voyage, me conseiller de regarder et d’écouter avant tout ; dans une histoire, c’est peut-être avec ses yeux que j’arrive à reconnaître la “phrase vraie”, à apprécier la pudeur dans l’expression des sentiments, et avec ses yeux aussi que je regarde certains tableaux, ne cherchant plus une quelconque connaissance, mais “l’émotion pure”. »
Un Paris littéraire (p. 51-53)
L’Espagne, le soleil et le sang (p. 88-91)
Extrait court
« Hemingway n’est plus un auteur à la mode. Son goût pour la chasse ou la corrida, sa passion pour les armes à feu, son penchant pour l’alcool, son infidélité chronique et son machisme sont aujourd’hui pour le moins “politiquement incorrects”. Même les valeurs qu’il défendait ne sont plus d’actualité : ni son sens de l’honneur, ni sa loyauté intransigeante, voire sa morale singulière – ce qu’Evelyn Waugh appelait son “sens élémentaire de la chevalerie” – ne rencontrent plus guère d’écho. De lui, il ne reste le plus souvent pour le grand public qu’une chose : son mythe, sa légende.
Et cette légende se porte plutôt bien. On ne compte plus les voyagistes qui proposent des circuits “sur les traces d’Hemingway” ; chaque année, à Cuba, des centaines de fans errent dans les rues à la recherche des lieux “sanctifiés” par le grand homme ; certains même, au Harry’s Bar de Venise, n’hésitent pas à payer une fortune pour avoir le privilège de s’asseoir à la table de “Papa” et il n’est pas impossible qu’un jour, à Paris, un Américain en pèlerinage vous demande le chemin de La Closerie des Lilas ou la direction de la librairie Shakespeare & Co. Preuve supplémentaire, s’il en fallait encore une, de l’incroyable fascination qu’Hemingway exerce toujours, les sites Internet proposant des copies de son mobilier, de ses vestes de chasse et même de ses lunettes, sans rien dire du concours de sosies qu’organise annuellement l’office de tourisme de Florida Keys? Jamais sans doute, dans l’histoire de la littérature, un homme aura été aussi connu et je dis bien un homme, car l’écrivain, lui, l’auteur, reste paradoxalement méconnu.
Mais son héritage dépasse heureusement de loin ces quelques détails folkloriques, et il ne viendrait à l’idée de personne de remettre en cause l’influence considérable qu’il continue d’exercer sur la littérature contemporaine. Car Hemingway fut, avant tout, un immense écrivain. Ses romans et ses nouvelles, considérés il y a presque cent ans comme “inaccrochables” par Gertrud Stein, sont aujourd’hui des classiques continuellement réimprimés auxquels les universitaires consacrent parfois des années de leur vie. Moqué par certains pour sa simplicité presque naïve, le “style Hemingway” est encensé par d’autres qui admirent sa nervosité, son honnêteté, son exceptionnelle maîtrise de l’ellipse et du dialogue.
En 1949, Ernest confiait à son ami et éditeur Charles Scribner ne pas avoir la moindre ambition, sauf celle d’être champion du monde. Force est de constater que, livre après livre, round après round, il s’est imposé comme un des poids lourds de la littérature mondiale et pour nous autres, lecteurs européens, Ernest est sans doute l’incarnation la plus pure de l’écrivain américain.
Comme tous les grands auteurs, Ernest a eu des héritiers parmi lesquels certains géants de la littérature, tels Jim Harrison et Raymond Carver pour ne citer qu’eux, mais il en a eu aussi de plus discrets et de bien plus nombreux, ses lecteurs, parmi lesquels je me range volontiers. Il me faut aujourd’hui reconnaître que je lui dois bien plus que je n’aurais pu l’imaginer. Avec James Fenimore Cooper, Robert Louis Stevenson et Jack London, il fut l’un des premiers auteurs à me donner le goût des livres ; plus tard, comme d’autres, il me donna aussi envie d’écrire et je lui en serai, je crois, éternellement reconnaissant. Avec lui, d’une certaine manière, j’ai aussi appris à vivre et, sans vouloir l’imiter, Ernest me sert parfois de modèle ou plutôt de référence. Si je n’aurai jamais sa capacité de résistance à l’alcool ni sa force physique, j’entends de temps à autre sa voix, en voyage, me conseiller de regarder et d’écouter avant tout ; dans une histoire, c’est peut-être avec ses yeux que j’arrive à reconnaître la “phrase vraie”, à apprécier la pudeur dans l’expression des sentiments, et avec ses yeux aussi que je regarde certains tableaux, ne cherchant plus une quelconque connaissance, mais “l’émotion pure”. »
(p. 161-163)
Un Paris littéraire (p. 51-53)
L’Espagne, le soleil et le sang (p. 88-91)
Extrait court