
Avril – Sérannon :
« Le mois d’avril s’est présenté en me faisant des signes, en m’envoyant la pleine lune en pleine face, me laissant veiller la nuit entière les yeux grands ouverts. Qu’avais-je fait du mois de mars ? Au mois de mars, j’ai appris à calculer des dénivelées, et aussi que ce mot est féminin. J’ai appris à tracer un sentier et l’utilité de ne pas sortir des sentiers. J’ai compris que ces derniers étaient presque tous privés et qu’y marcher est le fait d’une tolérance de propriétaires qui peuvent aussi bien changer d’avis. J’ai appris à tracer et à estimer la durée puis la difficulté d’une marche en étudiant la carte, en me servant d’un curvimètre, d’un carré de navigation. J’ai compris qu’il vaut mieux marcher avec sa carte à la main si l’on ne veut pas s’égarer, ce qui m’a permis de me perdre plus d’une fois. J’ai appris à ne pas me passer de ma dernière paire de lunettes pour pouvoir lire dans le détail une carte dont les plus minuscules symboles se perdent aisément dans les méandres des courbes de niveau. J’ai réussi à isoler le symbole d’un réservoir d’eau tracé au milieu d’une forêt de feuillus, et aussi qu’une loupe est parfois nécessaire pour compléter sa lecture. Ma liste de matériel s’est donc allongée pour un temps. Mais au milieu des décombres des jours ordinaires, j’ai pris le temps de marcher à nouveau sans presque rien, n’engageant que moi dans la folie d’aller sur les chemins en toute inconscience, et gardant au creux de moi ma consistance.
Que faire du mois d’avril ? J’avais envie de découvrir l’autre face des petits périples entrepris depuis l’été précédent, en allant à l’est voir s’il y avait du nouveau. J’aimerais depuis un moment grimper au pic des Courmettes puis me laisser glisser vers le puy de Tourrettes, redescendre au village Nègre et retour. Ce n’est pas grand-chose. Je veux aller vers les hauteurs de Vence et de Saint-Jeannet que l’on m’a décrites si belles il y a peu. Je voudrais m’enfoncer vers l’Estéron et fréquenter de près ses paysages davantage escarpés. Puisque la température le permet, je veux aller au nord voir le Sauma Longa, le Charamel, ou le mont Brune. Le cimetière romain de la Selle d’Andon, dont il ne reste probablement rien, semble dissimulé à jamais. À Canaux, je ne suis pas montée aux ruines du château et de l’église Saint-Florent sous la barre rocheuse qui surplombe la plaine. Depuis la Selle, je ne suis pas même parvenue à les retrouver avec mes jumelles. Je n’ai pas plus exploré le Basthiar à Caussols que la Troubade à Gourdon. Des photos aériennes prises pour des recherches archéologiques me révèlent ce que je n’avais pas vu au ras des pâquerettes, le camp de Soubeyran à Saint-Cézaire, celui de Moujoun à Escragnolles. L’hiver a pris fin lentement et comme il fait jour un peu plus tard le soir, je m’imagine pouvoir marcher en rentrant du travail s’il me reste par hasard encore un peu d’énergie. Marcher sans rien en dire. Suivre trois fois de suite le même sentier pour le luxe de se laver l’esprit. »
Le destin – plateau de Cavillore (Gourdon) (p. 99-101)
Les baous – la Cagne, col de Vence, le Plan des Noves, Vence (p. 196-198)
Extrait court
« Le mois d’avril s’est présenté en me faisant des signes, en m’envoyant la pleine lune en pleine face, me laissant veiller la nuit entière les yeux grands ouverts. Qu’avais-je fait du mois de mars ? Au mois de mars, j’ai appris à calculer des dénivelées, et aussi que ce mot est féminin. J’ai appris à tracer un sentier et l’utilité de ne pas sortir des sentiers. J’ai compris que ces derniers étaient presque tous privés et qu’y marcher est le fait d’une tolérance de propriétaires qui peuvent aussi bien changer d’avis. J’ai appris à tracer et à estimer la durée puis la difficulté d’une marche en étudiant la carte, en me servant d’un curvimètre, d’un carré de navigation. J’ai compris qu’il vaut mieux marcher avec sa carte à la main si l’on ne veut pas s’égarer, ce qui m’a permis de me perdre plus d’une fois. J’ai appris à ne pas me passer de ma dernière paire de lunettes pour pouvoir lire dans le détail une carte dont les plus minuscules symboles se perdent aisément dans les méandres des courbes de niveau. J’ai réussi à isoler le symbole d’un réservoir d’eau tracé au milieu d’une forêt de feuillus, et aussi qu’une loupe est parfois nécessaire pour compléter sa lecture. Ma liste de matériel s’est donc allongée pour un temps. Mais au milieu des décombres des jours ordinaires, j’ai pris le temps de marcher à nouveau sans presque rien, n’engageant que moi dans la folie d’aller sur les chemins en toute inconscience, et gardant au creux de moi ma consistance.
Que faire du mois d’avril ? J’avais envie de découvrir l’autre face des petits périples entrepris depuis l’été précédent, en allant à l’est voir s’il y avait du nouveau. J’aimerais depuis un moment grimper au pic des Courmettes puis me laisser glisser vers le puy de Tourrettes, redescendre au village Nègre et retour. Ce n’est pas grand-chose. Je veux aller vers les hauteurs de Vence et de Saint-Jeannet que l’on m’a décrites si belles il y a peu. Je voudrais m’enfoncer vers l’Estéron et fréquenter de près ses paysages davantage escarpés. Puisque la température le permet, je veux aller au nord voir le Sauma Longa, le Charamel, ou le mont Brune. Le cimetière romain de la Selle d’Andon, dont il ne reste probablement rien, semble dissimulé à jamais. À Canaux, je ne suis pas montée aux ruines du château et de l’église Saint-Florent sous la barre rocheuse qui surplombe la plaine. Depuis la Selle, je ne suis pas même parvenue à les retrouver avec mes jumelles. Je n’ai pas plus exploré le Basthiar à Caussols que la Troubade à Gourdon. Des photos aériennes prises pour des recherches archéologiques me révèlent ce que je n’avais pas vu au ras des pâquerettes, le camp de Soubeyran à Saint-Cézaire, celui de Moujoun à Escragnolles. L’hiver a pris fin lentement et comme il fait jour un peu plus tard le soir, je m’imagine pouvoir marcher en rentrant du travail s’il me reste par hasard encore un peu d’énergie. Marcher sans rien en dire. Suivre trois fois de suite le même sentier pour le luxe de se laver l’esprit. »
(p. 161-162)
Le destin – plateau de Cavillore (Gourdon) (p. 99-101)
Les baous – la Cagne, col de Vence, le Plan des Noves, Vence (p. 196-198)
Extrait court