
Sourires pourpres :
« La crête dégagée des Polonyna Runa s’étire sur 25 kilomètres. Durant la belle saison, ces monts chauves suspendus aux nuages sont envahis par des cohortes de cueilleurs au sourire pourpre. Dès l’aube on entend leur écho monter de la vallée. Femmes et enfants partent à l’assaut des versants, fouillant de leurs doigts agiles les buissons de myrtilles. Sur les chemins d’altitude, nous croisons Michal. Ses mains et sa bouche, teintées du jus bleu violacé, attestent les longues journées de cueillette. Michal a la bouille crasseuse, le regard endurci, et déjà cette droiture des paysans ukrainiens. Il porte à la ceinture un seau métallique qui lui descend jusqu’aux bottes. Dans sa petite main droite, il tient le fameux peigne à myrtilles qu’utilisent les cueilleurs. Michal s’avance vers nous avec assurance. Il nous regarde en fronçant les sourcils, la tête légèrement de biais, comme pour examiner des animaux qui mériteraient quelque attention. Il est haut comme trois pommes mais possède déjà une personnalité assurée, à la fois rugueuse et attachante. Il ressemble à ses montagnes. À 7 ans, Michal ne fait plus d’enfantillages. Il nous salue d’un hochement de tête efficace. Le jeune cueilleur s’est dépêché de grandir pour aider sa famille. Pendant les vacances, il travaille. Il se reposera en septembre, quand recommencera l’école. Il n’est pas un cas à part. Tous les enfants du village montent vers les cimes. S’ils restaient en bas, ils aideraient à l’étable. Je ne demande pas à Michal s’il est heureux de se lever à 6 heures 30 chaque matin pour enfiler ses grandes bottes en caoutchouc et grimper avec son seau vers les sommets. C’est une question de l’Ouest, une question de citadin qui regarde des moissonneuses-batteuses à travers la vitre d’un TGV. On ne demande pas à un fermier s’il est heureux de se lever chaque jour de l’année, une vie durant, pour traire son bétail. Dans les campagnes, l’effort est indissociable de l’existence. Ce n’est pas un fardeau mais la vie, tout simplement. Il y a un lien indéfectible entre le poulet que l’on mange et la volaille que l’on élève, entre la soupe que l’on boit et les légumes que l’on cultive. La peine que l’on se donne à couper du bois se récupère au coin du feu. L’énergie n’est pas fractionnée, c’est un cycle vertueux qui donne du sens à chaque moment de la journée.
Kristel échange quelques mots avec Michal. Je reste un peu à l’écart, presque intimidé. Face à ce gamin de 7 ans, c’est moi l’enfant. Je l’observe au sommet de sa montagne perpétuer des gestes anciens. Les savoirs de ses aïeux sont inscrits en lui. Ce n’est pas seulement un petit garçon que je regarde mais un héritage, le témoin vivant d’une mémoire qui a traversé les âges. Michal n’a pas besoin de parcourir les Carpates à pied pour se sentir proche de la terre. Ce lien, transmis de génération en génération, est en lui pour toujours. Je mesure l’écart entre ce jeune paysan ukrainien et l’enfant que j’étais. À son âge, la vie me paraissait déjà compliquée. Ma petite existence ressemblait à un problème insoluble, et cela me faisait peur. Comment peut-on avoir peur de la vie lorsqu’on a 7 ans ? Michal a peur de l’éclair qui cingle sur les sommets, il a peur des hivers trop rudes et des chevaux affolés. Mais, jamais, au grand jamais, Michal n’a peur de cette vie fragile qui se tapit au creux des vallées. Du haut de sa montagne, au milieu des nuages, son enfance est rude mais honnête. Elle reste un songe sans être un mensonge. »
Tatras : l’esprit de la montagne (p. 62-63)
Le langage des pierres (p. 193-195)
Extrait court
« La crête dégagée des Polonyna Runa s’étire sur 25 kilomètres. Durant la belle saison, ces monts chauves suspendus aux nuages sont envahis par des cohortes de cueilleurs au sourire pourpre. Dès l’aube on entend leur écho monter de la vallée. Femmes et enfants partent à l’assaut des versants, fouillant de leurs doigts agiles les buissons de myrtilles. Sur les chemins d’altitude, nous croisons Michal. Ses mains et sa bouche, teintées du jus bleu violacé, attestent les longues journées de cueillette. Michal a la bouille crasseuse, le regard endurci, et déjà cette droiture des paysans ukrainiens. Il porte à la ceinture un seau métallique qui lui descend jusqu’aux bottes. Dans sa petite main droite, il tient le fameux peigne à myrtilles qu’utilisent les cueilleurs. Michal s’avance vers nous avec assurance. Il nous regarde en fronçant les sourcils, la tête légèrement de biais, comme pour examiner des animaux qui mériteraient quelque attention. Il est haut comme trois pommes mais possède déjà une personnalité assurée, à la fois rugueuse et attachante. Il ressemble à ses montagnes. À 7 ans, Michal ne fait plus d’enfantillages. Il nous salue d’un hochement de tête efficace. Le jeune cueilleur s’est dépêché de grandir pour aider sa famille. Pendant les vacances, il travaille. Il se reposera en septembre, quand recommencera l’école. Il n’est pas un cas à part. Tous les enfants du village montent vers les cimes. S’ils restaient en bas, ils aideraient à l’étable. Je ne demande pas à Michal s’il est heureux de se lever à 6 heures 30 chaque matin pour enfiler ses grandes bottes en caoutchouc et grimper avec son seau vers les sommets. C’est une question de l’Ouest, une question de citadin qui regarde des moissonneuses-batteuses à travers la vitre d’un TGV. On ne demande pas à un fermier s’il est heureux de se lever chaque jour de l’année, une vie durant, pour traire son bétail. Dans les campagnes, l’effort est indissociable de l’existence. Ce n’est pas un fardeau mais la vie, tout simplement. Il y a un lien indéfectible entre le poulet que l’on mange et la volaille que l’on élève, entre la soupe que l’on boit et les légumes que l’on cultive. La peine que l’on se donne à couper du bois se récupère au coin du feu. L’énergie n’est pas fractionnée, c’est un cycle vertueux qui donne du sens à chaque moment de la journée.
Kristel échange quelques mots avec Michal. Je reste un peu à l’écart, presque intimidé. Face à ce gamin de 7 ans, c’est moi l’enfant. Je l’observe au sommet de sa montagne perpétuer des gestes anciens. Les savoirs de ses aïeux sont inscrits en lui. Ce n’est pas seulement un petit garçon que je regarde mais un héritage, le témoin vivant d’une mémoire qui a traversé les âges. Michal n’a pas besoin de parcourir les Carpates à pied pour se sentir proche de la terre. Ce lien, transmis de génération en génération, est en lui pour toujours. Je mesure l’écart entre ce jeune paysan ukrainien et l’enfant que j’étais. À son âge, la vie me paraissait déjà compliquée. Ma petite existence ressemblait à un problème insoluble, et cela me faisait peur. Comment peut-on avoir peur de la vie lorsqu’on a 7 ans ? Michal a peur de l’éclair qui cingle sur les sommets, il a peur des hivers trop rudes et des chevaux affolés. Mais, jamais, au grand jamais, Michal n’a peur de cette vie fragile qui se tapit au creux des vallées. Du haut de sa montagne, au milieu des nuages, son enfance est rude mais honnête. Elle reste un songe sans être un mensonge. »
(p. 102-103)
Tatras : l’esprit de la montagne (p. 62-63)
Le langage des pierres (p. 193-195)
Extrait court