
Du côté de Dieppe – Seine-Maritime (France)
Année 2025
© Élisabeth Martin
Abyssinie :
« Il fallait m’exiler, il fallait renaître. Il paraît que c’est un peu tard, à 26 ans.
Les fantasmes de mon adolescence orpheline m’y avaient longuement préparé : cet appel constant qui m’avait taraudé depuis l’enfance, lorsque, lassé de me cogner la tête de désespoir contre les murs, je rêvais de gagner une forêt très dense, et d’y rester. Ce devait être une forêt sombre que, toujours, il fallait gravir, sans espérer en atteindre le somment. L’important, le vital était de monter, d’être seul, et de se perdre. Grimper, sans autre projet que de tenir, sans habits de rechange ni vivres ni argent. Grimper.
Ici, sur les pentes abyssines, point de forêts sombres, et point de rêves enfantins, mais ce vent qui sans cesse se brisait sur ma mémoire. Les charognards tournaient au-dessus des collines. Ah ! N’être que poussière en ce souffle imprévisible, feuille au vent, hasard en son haleine ! Le vent me glaçait, le vent me brûlait : j’étais gouffre et j’étais feu. Mon âme était dévastée, mon cœur était un désert.
Partir était pour moi un formidable arrachement, vécu dans la plus grande des solitudes. »
(p. 30-31, Transboréal, « Voyage en poche », 2026)
