Françoise Sylvestre


Île du Nord (Nouvelle-Zélande)
Année 1990
© Thierry Martinez
Journaliste, écrivain-voyageur et romancière, passionnée par les îles.

Ma voie insulaire


« Le chemin qui m’a menée définitivement et irréversiblement vers les îles, vers l’île, entité géographique, affective et philosophique, relève au premier abord du hasard. Son point de départ est pourtant extrêmement précis : 47° 20’ de latitude nord, 2° 52’ de longitude ouest. C’était le premier week-end de mai 1981. Le vent soufflait très fort. J’étais à bord d’un voilier, au mouillage à Hœdic. La nuit tombait. Je venais de parcourir l’île à pied avec Gildas, un gars du pays. Son père était pêcheur sur la presqu’île de Rhuys. J’ai eu ce jour-là, alors même que j’étais certaine de n’être jamais venue à cet endroit auparavant, l’impression de tout reconnaître. Absolument tout. Le chemin qui monte de la cale au village. La haie de tamaris sur la gauche. Le toit du presbytère, plus haut que tous les autres. Le bistrot et le bureau postal sur la place de terre battue. Le fort abandonné. Le sentier bordé de chardons qui longe l’anse, au sud, jusqu’au petit port de la Croix. Le coassement des grenouilles dans les marécages. La senteur du figuier et de l’œillet des dunes. Presque les silhouettes des hommes. Leurs rides. Leurs regards.
Une impression étrange, bouleversante, que chacun peut ressentir un jour. Cela vous émeut, vous sollicite. Vous cherchez alors à vous l’expliquer. Et c’est plus tard, en apprenant que Jean Noli venait souvent à Hœdic, qu’il y écrivait, que j’ai compris. J’avais lu son roman La Grâce de Dieu, où il raconte la ruine d’une île, sans jamais la citer : c’était précisément Hœdic.
Toujours est-il que depuis cet instant, de façon instinctive, je vagabonde d’île en île dans le monde entier. Lorsque je quitte celle où je vis, c’est pour aller dans une autre, et souvent même dans plusieurs autres. Je les aime. Elles m’attirent. Le continent m’effraie, m’attriste, m’insupporte. Je vis l’insularité intensément tout en laissant une large part au rêve. J’écris dans les îles et m’y attache. Je les raconte, aime à les rendre encore plus mystérieuses. Pour le lecteur. Pour moi-même. Au point d’en créer intérieurement. »


Extrait de :

Le Parfum des îles, Petite rêverie sur les atolls et les archipels
(p. 11-13, Transboréal, 2009, rééd. 2015)


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