Olivier Salon


Monument Valley – Utah (États-Unis)
Année 2007
© Martin Salon
Mathématicien, comédien, alpiniste et pianiste. Membre actif de l’Oulipo depuis l’an 2000.

À bonne école :


« Élevé au rythme hebdomadaire et parental des dimanches bellifontains, au charme désuet des noms de Buthiers, de la Dame Jeanne, de l’Éléphant, de J. A. Martin, du rocher Fin, du rocher Canon, du rocher du Potala, du 91,1 ou du 95,2, j’eus une enfance bercée de chaussons EB, puis PA. Aucune question ne me venait quant à la finalité d’escalader des blocs de grès. Les rochers étaient là, il m’appartenait de tenter de parvenir à leur modeste sommet.
Un jour, il m’apparut que cette hauteur, qui culminait à une quinzaine de mètres à la Dame Jeanne, pouvait être dépassée : je découvris les Calanques. Sormiou, Morgiou, En Vau, Sugiton, Les Goudes m’ouvrirent les yeux sur la corde et les mousquetons, sur la notion de cordée. J’achetai mes premiers mousquetons en acier plein, affreusement lourds, à La Route sans borne, l’un des tout premiers magasins spécialisés de Paris, que tenaient Raymond et Nicole Leininger.
Très peu sensibilisé à l’assurage, je partis en train dans les Dolomites dont les clichés me fascinaient, découvrant les Torri del Vajolet, les Torri di Sella, les spigolo, et mes premières cordes de rappel se coincèrent. Je faisais mes relais en posant une sangle sur de très vagues becquets rocheux. Les pitons étaient rarissimes et je ne m’en préoccupais guère. Je vécus l’orage pendant une ascension. Je fis des marches forcées sous la pluie. J’attendais des journées entières le retour du beau temps dans les refuges italiens. Je ne me décourageais pas, la quête du sommet renouvelant à chaque fois mon désir de recommencer. Je découvrais le plaisir des différentes textures de rocher, le grès compact et adhérent dans son grain, le calcaire mordant et ses divins trous à goutte d’eau, le somptueux granite dont le mica me fascinait (tout autant que m’intriguait le nom de “feldspath”).
La neige m’apparut bientôt, et j’eus une première expérience affreuse de l’ascension du mont Blanc, mes doigts gelés ne parvenant pas à défaire les cordons qui tenaient enserrée ma veste en duvet. Nous redescendîmes par les Grands Mulets en traversant le haut du glacier des Bossons. Une fois passée l’épreuve de l’onglée, je fus abasourdi par tant de beauté cumulée, par les séracs impassibles, par les crevasses cruelles et par nos frêles silhouettes zigzaguant dans ce territoire improbable.
Mais surtout, j’eus le choc, qui ne m’a jamais quitté, des paysages d’altitude. Je ne parviens jamais au haut de l’aiguille du Midi sans éprouver de nouveau cette secousse, ce tremblement stendhalien face à ce que la nature offre de grandiose, de spectaculaire et de force tranquille. »


Extrait de :

Trilogie des cimes, Histoires de larrons perchés
(p. 7-9, Transboréal, 2014, rééd. 2016)


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