Marie Chastel


Sur les hauts de Luc-en-Diois – Drôme (France)
Année 2009
© Philippe Lemonnier
Graveur sur pierre.

Mon paradis minéral :


« La Drôme. Le Diois. Le Claps. Une terre de roches et de lumière. Où je vis. Ce matin. Un petit matin d’hiver. Le ciel est clair. L’air vif. J’aime ça. Je dirige mes pas vers l’atelier où, chaque jour, mon cœur et mes mains s’accordent avec les pierres. Je suis graveur. Avant de pousser la porte de ce lieu où mes rêves s’incarnent, je m’attarde un instant encore au-dehors, humant la nature qui s’éveille. Le ciel devient rose et jette une étrange lueur sur le paysage en noir et blanc qui s’étire après cette longue nuit glaciale. Une fois encore, mon regard reste accroché sur cet étonnant chaos calcaire, résultat de l’effondrement d’une partie de la montagne qui me fait face. Le Claps… Ces énormes blocs de pierre fardée d’un camaïeu en gris jouent aujourd’hui avec la blancheur de la neige tombée hier. Une brume diaphane vient lécher ces grands corps pierreux couverts de pureté et, lentement, le jour se lève. Je ne peux résister. L’appel de la beauté est trop fort ! Cette beauté qui est belle car on ne peut ni la saisir ni l’emporter. Elle appartient à l’instant. Ou à l’éternité. Je remonte à la maison, attrape une paire de moufles et file retrouver mes amours minérales. Mon cœur bat. Le sang court dans mes veines. J’allonge le pas. J’ai hâte de me glisser entre les rochers de cet amas chaotique où je ne rencontrerai, à cette heure et en cette saison, personne. La neige crisse entre mes chaussures et la terre. Je rejoins le sentier où un renard et trois souris ont laissé leurs traces. Je lève les yeux vers ces rocs abandonnés au temps. Je m’enivre de leur odeur particulière qu’amplifie l’humidité de l’hiver. Je les admire secrètement dans leur nudité à peine drapée de givre et de nuit. Je me laisse immerger par ce monde en attente. De rien. C’est pour cela qu’il me fascine et me séduit. En contrebas, la rivière, grosse encore des pluies de l’automne, gronde et rugit, annihilant tout autre son que le sien, celui du vent et le cri d’un rapace en chasse. Je suis ivre. »


Extrait de :

Le Secret des pierres, Petite célébration du monde minéral
(p. 11-12, Transboréal, 2009, rééd. 2014)


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